
Avant l’orage. Extrait du Journal au 19 décembre 2025:
« Participe mal de l’émerveillement général. Dans ce monde ne reste des miracles que l’empreinte. Pas de contraste qui ne dissimule une équivalence, pas d’égaux qui ne s’indiffèrent. Le vide ne se commue pas en sagesse. La chute n’apprend pas à voler. Etc. En veux, surtout, aux festae dies de démerveiller les autres jours, déchargés de devoir signifier jamais. Des battements de tambour à qui rien n’est demandé que d’imposer le silence tout autour. Etc. Mais les enfants qui, seuls, me retiennent sur la pente du cynisme – eux et quelques poètes à qui, dit René Char, la responsabilité fut offerte d’assurer, sous la huée générale, la continuité de la création. […] Le soir chez les Laboureau. Le soleil se couche sur le compound grillagé, entouré de terrains vagues, anciennement militaires dit-on – la plaine valaque ? – et dont le nom s’affiche sur un mirador rouillé : Felicity. Sur le parking désert un hors-bord immatriculé à Gdansk, en Pologne. La curiosité me pousse vers le grillage, après quoi le no man’s land. Curiosité suspecte : aux fenêtres, on me regarde. […] Feuilleté enfin Anna de Noailles – une anthologie traîne chez Florian G. Non sans prévention : l’aristocratie poitrinaire, prendre les eaux à Evian, les pâles décennies qui séparèrent Mallarmé de Breton, les vases où meurt cette verveine etc. ; le souvenir, surtout, d’une lointaine lecture de Paul Guérin, débutant lui aussi en 1901, choisi pour impressionner Bertrand Marchal (les deux étaient de Lunéville), et qui m’ennuya le temps d’un mémoire. Mais il n’est de si mauvaise moisson que les derniers venus n’y trouvent à glaner. Ainsi, dans « Le Rêve » : « Le visage de ceux qu’on n’aime pas encore / Apparaît quelquefois aux fenêtres du rêve » ; puis : « Et ceux-là resteront quand le rêve aura fui, / Mystérieusement les élus du mensonge, / Ceux à qui nous aurons dans le secret des nuits / Offert nos lèvres d’ombre, ouvert nos bras de songe. » […] But du lambrusco. Le nom ne m’était pas inconnu, suis un instant avant de situer : c’est le vin que nous avait offert un routier, à Jean et moi, quand nous galérions en stop en Italie. […] La conversation des jeunes gens – des pions du lycée français. Le verbe Guetter s’impose, en argot, dans le sens de Regarder. Dans les deux cas le regard s’appauvrit avec les mots qui le décrivent (Contempler, Considérer, Regarder même), tant est désirable l’expérience des ténèbres : l’humanité s’oedipe, elle en a trop vu. Son modèle est la cellule photosensible, le capteur, modèle prudent. Séduit, toujours, par l’inventivité de cet appauvrissement, qui ne fait que brocanter dans les vieilles racines mais alors quelles trouvailles. […] Mails de Maud, nous nous verrons le 29. Suis en retard avec Christophe. Message de Julien B.: le serveur du népalais de Titulescu parle français. […] En rentrant, assez tard, en taxi, surprenons dans l’immeuble une violente dispute, conjugale je crois : le couple d’au-dessus se déchire. On lance de la vaisselle dans l’escalier. On crie. Les voisins guettent, leur porte entrouverte. Chacun pèse le pour et le contre, et finalement personne ne fait rien. »
Laisser un commentaire