
Avant l’orage. Extrait du Journal au 10 décembre 2025:
« Longtemps regardé, la nuit dernière, les documents mis en ligne pour le centenaire de Léon-Bourgeois : les graffitis qu’y avais relevés moi-même en 2015, les traces des Allemands, les anciens qui ont réussi, les vieilles photos. Le site, avant d’être acheté par la ville pour y construire le nouveau collège de garçons, les cartes le signalaient comme le Champ de l’Arbre aux Pendus– c’est Élisa qui l’a trouvé aux archives, ce qui ne manque pas de me serrer le cœur en pensant aux événements de 2016, événements qui la touchèrent, elle, de si près. Les inévitables nécrologies, pas P.F. bien sûr mais celle de Castelli, bibliothécaire tout puissant, qui n’aura pas profité longtemps de sa retraite. Impression désagréable, le regret sans doute de n’avoir pas participé de cette fête, quelque chose aussi de moins nommable, le temps, le visage des morts, les bancs vides, d’y être moi-même passé comme un spectre et, bouleversante sans raison, cette photographie sombre, bleutée, de l’infirmerie en 1985. […] Chorale de Noël de J. dans la salle de spectacle. Il dépasse d’une tête, derrière ; il chante sans trembler, en roumain aussi – ai été étonné, plusieurs fois, en le déposant le matin, des conversations fluides qu’il menait dans cette langue avec les uns et les autres, alors qu’à la maison il refuse de le parler. […] Le dossier B. Le mien n’est pas parvenu à la commission, m’avertit un ami ; or la commission siège aujourd’hui. Mais il y avait des signes et j’avais pris des garanties. L’ami arrangera l’affaire. Agacement, cependant ; comment ne pas voir, dans des dysfonctionnements pareils, quelque chose de concerté. Dans la journée, à ce sujet, des tremblements de rideau, des manœuvres plus ou moins ouvertes. Car c’est à la mutation que le fonctionnaire réserve tout le dramatique de son existence. Quelle trouvaille que ce mot, d’ailleurs ! Au mouvement d’origine (muto) s’est substituée, sous l’intimidant patronage de la mutation génétique, la promesse d’un changement de nature, d’une évolution irrémédiable et non sans danger, où la géographie a peu à voir ; mais qui nous révélerait, d’une affectation à l’autre, à notre vrai nous-même ; et c’est en mutant que muons, jusqu’au silence (μύω) et au mythe etc. […] Coupure générale vers 11h30. Aussitôt l’obscurité : les volets pare-balle de la bibliothèque, un dispositif magnétique passif, se sont déclenchés. La panique générale pas désagréable, vécue différemment selon les natures. Puis ça dure. Le pas-de-côté. Goûter, pendant trente minutes, à l’An 01. […] Sur le bord de la fosse cette discrète nature morte : une boîte de clous oubliée, défaite par l’humidité du chantier, dont le contenu se disperse dans la gadoue jaune – de longs clous noirs, des clous à crucifier les chouettes sur les portes de grange, et la boue qui rouille tout autour se targue de les avoir suscités comme des curiosités géologiques. Pas une fantaisie de ma part : les deux types devant moi se sont arrêtés, eux aussi. […] Sur la porte du bas, un panneau officiel : le père Machin viendra bénir l’immeuble le tant avec les icônes, le tant avec l’eau bénite. »
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