Journal d'Anton B.

Mercredi 3 décembre 2025, 21h44.

Avant l’orage. Extrait du Journal au 3 décembre 2025:

« A l’administration fiscale ce matin. C’est au sud de Bassarab, vers 1er-Mai, un ancien complexe des Chemins de fer, dans une impasse ; sur le pelouse où la mousse a mangé l’herbe, on a abandonné des formes de béton qui sont peut-être des sculptures. Me présente dès l’ouverture, sans même savoir quel papier exactement je demande ; j’imprime des bun d’attente au hasard, me fait chasser d’un ghişeul à l’autre pendant une heure et demi. Repars avec un formulaire à remplir, assez complexe, et une liste de pièces longue comme le bras. Pas capable de dire pourquoi. Plus d’humeur à examiner les sculptures. Le gardien, à l’entrée du complexe, parlemente avec un Gitan en ciré jaune ; une très vieille dame gare une Coccinelle, jaune aussi, au milieu de la route. La dernière fille de l’autre côté du plexiglas vapotait goût water-melon, derrière elle les cartouches vides alignées. M’ont regardé comme un extravagant puis, quand j’insistai, comme un dérangé. Aurais dû – y repense en pédalant dans le brouillard – demander n’importe quel papier avec mon nom dessus ; mais je les sentais déjà inquiets. […] Travaillé, le reste de la matinée, à répondre à la question pour Non-conforme, ce qui est toujours l’occasion de préciser ses vues. Pour la biographie serai minimal : renverrai à ce Journal. […] Trois heures de réunion ce soir. Imprimé les deux Heidegger dont m’a parlé S.P. ce matin – étonné, à ma grande honte, d’appendre que je ne les avais jamais lus – ainsi que les fragments de Xénophane de Colophon et Andromaque, que j’aimerais regarder de près. Il y a toujours une chance, bien sûr, que la réunion dise quelque chose, et m’en voudrais de le rater, mais une chance infime et puis je vais bientôt mourir alors le temps sans prix. […] Aperçu Helen, qui nous rend visite depuis Istambul. Son mari, j’en déduis, doit traîner en ville. Dis ça pour Grégory, s’il me lit. […] Le temps, en trois heures, pour Xénophane, le Heidegger sur Hölderlin et Racine un peu. Mon voisin, lui, les a passées à fixer le tableau des chiffres imprimés, sans ciller ou presque, en les appuyant d’un hmm-hmm – il s’en déclare très satisfait. Rentré en bus, le dernier de la bande. Dans le 203, à son voisin qui essaie de le raisonner, un type en bleu de manutentionnaire aligne d’une voix extraordinairement haut-perchée (Accident ? Handicap?) les négations (« Il ne l’a pas fait. » « Elle n’est plus venue. » etc.) ; puis compte, comme un refrain, jusqu’à cinq (« T’as pigé ? »). Longeons le chantier de nuit, la fosse où clapote une glaise âcre, les grues avalées par les ténèbres rosâtres de la ZAC ; à cette heure seul le forage s’assume encore, couronné de projos, enroulés de banderoles, l’arbre lui-même entouré de long fasces de fer et ses servants fébriles malgré l’heure, comme l’idole des naufragés. Le bus le dépasse et m’aperçois que la tour de fer penche d’une dizaine de degrés, signe que les choses tournent mal, ce dont j’éprouve sans raison la joie. A la maison à 21h. Les petits dorment, ils ont décoré le sapin, laissé à mon attention deux boules et un sucre d’orge. Reçu une lettre de mes parents, une autre de ma grand-mère, qu’ils se sont partagées pour la nuit. »

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