Journal d'Anton B.

Lundi 1er décembre 2025, 21h19.

Avant l’orage. Extrait du Journal au 1er décembre 2025:

« Fête nationale roumaine. Mais n’ai pas éteint le réveil, qui me jette du lit à six heures. […] Le défilé, les petits sur les épaules mais ils sont lourds maintenant, une torture. Nous postons devant l’ambassade russe, dont les employés sont sortis sur la terrasse, il y a même un bébé. Passe l’armée roumaine : des forces spéciales aux brigades qui, dans les bureaux, s’efforcent de réformer le système de carte d’identité. Particulièrement acclamée, une brigade dans l’uniforme de 1918. Les troupes de l’Otan pas absentes : le petit contingent US, les GI’s dont la petite taille (les deux soldates devant sont à peine plus hautes que leur arme), l’absence d’uniforme de parade et de pas cadencé contrastent tant avec les beaux régiments de la Garde qui défilent sabre au clair qu’on croirait une provocation ; puis les Monténégrins, les Espagnols, les Belges, les Portugais dont un drapeau se détache, jetant le trouble chez les badauds (une policière se précipite pour le ramasser). Les 4×4 flambants neufs de Frontex. Démonstration de force de l’armée française qui fait acclamer ses Leclerc et ses Caesar, aligne hélicos et avions. Le parc blindé roumain, à côté, presque désuet, les best-sellers soviétiques, T55 crachant une fumée noire, tankettes plates de 1989 dont le nom m’échappe et que j’imaginais, petit, écrasées d’un coup de talon géant. A la maison à midi 30, où soupe au chou. […] E., pour de sombres raisons, nous désolidarise l’un de l’autre administrativement (que ça lui fait des points pour la Bretagne etc.). Jette un œil par dessus son épaule : les interfaces de l’E.N. désormais estampillées « Métier du XXIème siècle, Colibri, École de la confiance. » […] Calea V. un gros SUV tagué en énorme à la bombe rose : CHEATER. Une lettre scotchée sur le pare-brise, que les passants lisent, prennent en photo. […] La langue roumaine, au linguiste amateur, ouvre d’abord et surtout le champ du faux familier. Champs que dédaigneront les amoureux du hopi et des langues dravidiennes mais qui répondait, chez moi, au désir de trouver de l’énigme dans l’intimité immédiate du latin. Immédiate ? Non, justement. Moins latine qu’on croit. L’ombre slave. Les fantasmes dace et illyrien. La langue liturgique – qu’aucun emprunt, qu’aucune usure phonétique ni sémantique ne débarrasse complètement du sacré d’origine, comme un rayonnement résiduel. Le hongrois qui m’est un sorte de klingon, que j’entends cliqueter comme si m’entourait, le visage pareillement fermé, une troupe de chasseurs bantous avec leurs sarbacanes. Jusqu’au latin, d’ailleurs, dont les racines semblent avoir traversé l’océan : des racines flottées, qu’on collectionne avec plaisir mais personne ne croirait qu’elles pussent faire système. L’inconnu du connu. L’arabe offrirait bien quelques repères mais il est arrivé par le turc. Or, le turc. On n’est plus sûr, après, de sa propre langue – le creper, de crepuscule, dernièrement. Les langues étrangères étrangeantes. L’intrange. Mais je devine à quel silence ça nous condamnerait et j’arrête ici le raisonnement. […] Au café en début d’après-midi. A la table d’à côté deux Françaises, des escrimeuses on croit comprendre. Elles ont froid. Et de développer sur le thème d’Alouette gentille alouette : Froid aux pieds ? – Froid aux pieds. Froid aux mains ? – Froid aux mains. Etc. […] La toute récente Correspondance Gracq-Breton, chez Gallimard. Dans les remerciements le nom d’Andrea Guiducci. […] Virée en voiture, à la nuit tombée, pour acheter le sapin de Noël. En prenons un de deux mètres. Dans la 106 un beau bordel. »

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