Journal d'Anton B.

Dimanche 23 novembre 2025, 19h03

Avant l’orage. Extrait du Journal au 23 novembre 2025:

« La nuit dernière au Londo ; retrouve S. et G., Victor, Mathieu et Hussein. Licence leur a été donnée, semble-t-il, de choisir la musique – licence que la femme du patron finit par révoquer vers minuit, après Manau et Voyage Voyage. H. s’est mis à Thucydide, d’où conversation passionnée ; mais une brune plantureuse, à la table derrière, s’efforce de ramener ses seins dans leur panier, pile sous l’ampoule, ce qui n’est pas sans nuire à la cohérence des exposés. […] La matinée au café sous la galerie. Le froid très vif a vidé la terrasse. Devant l’église l’agent de sécurité porte des bottes de pêcheur en caoutchouc vert, pour appeler le calembour. Me semble bien qu’il mendie, lui aussi, mais entre les colonnes, habilement ; pour tenir ainsi la dernière marche il bénéficie certainement d’un passe-droit. Le jeune prêtre, en sortant, installe un môme au volant de son SUV et lui fait tourner le volant sur la place qui pourtant s’est remplie. E. et les petits passent me déloger vers midi, déjeunons à l’italien habituel. Ce doit être un dimanche important de la liturgie, il y a du curé partout, des gerbes sous les croix, des bouffées d’encens s’échappent des boutiques. Dans la salle du fond du restaurant un pope en grande tenue bénit des pains sur les tables ; puis, dans un geste inexplicable et qui, de ce fait, m’accaparera la mémoire, il vérifie toutes les poignées des fenêtres, bien fermées. Je cligne des yeux et la salle est vide, les tables débarrassées. Un vieil homme s’assoit et, avant que sa femme le rejoigne, demande à la serveuse de lui verser vite zef un verre de Jack Daniel’s. […] Coquille me flatte l’oreille dans l’édition de poche du De Vita beata : « Sénèque s’en souviendre à la dernière heure. » […] Récupéré le Gracq-Breton à Kyralina. Bavarde avec Mathieu. M’offre un SP (Cristian Fulaş), qu’ils ont reçu plié. […] Ne peux regarder la foule sans l’impression de passer à côté de quelque chose : une source de joie, dont personne ne parle mais qui leur fait tirer le fil des jours dans l’indifférence totale de la mort, du néant, et perdre leur temps à des riens avec une légèreté admirable. L’oubli n’explique pas tout ; d’ailleurs, c’est chez ceux les plus éprouvés par la vie, ceux qui n’oublieront jamais rien, que je l’ai vu jaillir avec le plus de force (entendu rire, cette semaine, une jeune veuve puis une fille qui a perdu sa sœur puis une autre encore, son père etc.) Tout ça m’exclut. Et si, par faiblesse, ils s’apprêtaient à livrer le moindre indice, alors leur voix du dedans : Favete linguis! […] Le téléphone de Madara ne charge plus. Con mais ça me touche. »

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