
Avant l’orage. Extrait du Journal au 22 novembre 2025:
« Rêve : je tiens en main deux photographies en noir et blanc assemblées comme deux pièces de bois, avec tenon et mortaise ; ça donne une grande feuille mais dotée, par anomalie géométrique, de quatre faces. L’endroit montre deux ou trois femmes, des sœurs peut-être, devant une haie de laurier, la deuxième la transcription d’une épitaphe en allemand. La troisième et la quatrième sont des tombes : la première très riche, avec un gisant, l’inscription est celle dont j’ai parlé mais la deuxième en français, sur une borne usée, sur fond de laurier, aussi. Rêve d’une précision étonnante, bien que levé depuis deux heures. Peut-être un souvenir ? […] La matinée au café ; mais c’est le jeune gars et sa musique merdique. Laisse, de surcroît, E. seule avec les petits. Remonte avant midi. […] A l’Opéra des Enfants mais arrivons en avance, un tour dans la petite fête de Noël qui s’est installée à l’entrée. Une fanfare de Muschkins interprète les hymnes du monde post : Il en faut peu pour être heureux, YMCA puis Bella Ciao. L’ex-génération future du socialisme achète des maisons de pain d’épice avec dessus leur nom à la pâte à sucre. Sommes loin du centre, dans une ancienne zone industrielle ; le soleil se couche sur les barres d’immeubles couronnées de réclames géantes – celle que je fixe, hypnotisé, promet la Source des Merveilles, une autre un jus de fruit à base de fruits. L’opéra lui-même occupe un ancien entrepôt des CFR. Devant, à l’ombre des Père-Noël gonflables, un ouvrier de bronze, torse nu, un livre à la main, rappelle le temps lointain des utopies ; mais le socle a été saccagé, la plaque disparue ou enfouie sous les feuilles mortes. Grand hall de marbre blanc aux marches fendues. Le ballet lui-même, superbe – première fois que j’en vois un. La moitié des danseurs asiatiques. Un laser tombe de la galerie sur les indélicats qui les prennent en photos. […] « Perdre ses enfants ». Les propos du chef d’état-major français ont fait un beau chambard. Les téléspectateurs pas prêts, on leur avait promis la fin de l’Histoire ; les pubs, pourtant, toujours les mêmes, et les téléphones toujours mieux. Hé quoi, le tourner autrement ? Mais c’est exactement dans ces mots que Poutine nous menaçait, il y a un an. […] Aurais volontiers marché dans le centre-ville mais E. incertaine. Rentrons. Dans le tram un simplet pousse des hurlements, sa mère lui tient la main. Aux jeux, où je garde les petits le temps que l’eau des pâtes, trois jeunes filles d’une douzaine d’années se filment sur une chanson dont retiens juste le refrain : Bitches, bitches, bitches are the witches. »
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