Journal d'Anton B.

Jeudi 13 novembre 2025, 20h47

Avant l’orage. Extrait du Journal au 13 novembre 2025:

« Offert finalement le Mig-29 à mon petit garçon – sa sœur, qui avait reçu la Cabane dans l’arbre, n’y voit aucune objection. Les ailes sont rétractiles, les réacteurs se dilatent en post-combustion ; y jouons pendant deux heures. Lui montre sur internet des manœuvres de l’appareil soviétique. J. tout fou : « C’est suuuuper intéressant. » […] Échange, par message, avec Yann Migoubert. Place de la Sorbonne s’intéresse cette année à la poésie roumaine, le numéro sort en juin. […] « Est-ce qu’on peut mourir avec une courge-spaghetti mal cuite ? » […] Ce matin la brume. Le bus couvert de buée. Traversons la ville dans un couloir aveugle. Les quatre devant moi, des ouvriers du métro, jouent sur une appli de casino online, en relançant frénétiquement le rouleau de la machine à sous. […] De nouvelles de Xavier Chabauty, qu’un collègue a croisé à Istanbul il y a deux jours, qui nous embrasse. Il fut, en d’autres lieux, un personnage important de ce Journal. […] Mystère dans l’école des petits : une institutrice de CM2, qui travaillait ici depuis quelques années, n’a plus donné de nouvelles après les vacances de la Toussaint. Remplacée illico par K., qui me confie ne pas en savoir davantage. […] Retrouvé, dans mon gros exemplaire du Coran, les perce-neige de Stanca, de Neofit-Rilski, qu’avais mis à sécher. […] Tout le loisir, sur le plateau de B., d’observer ces architectures tout en passages, en accès, en dégagements : faites, en somme, pour ne rien retenir. Réseau qui, pour autant, reste fermé : les couloirs bouclent indéfiniment et, au lieu de dégazer quelque part leur excès d’haleines humaines, ne font que s’aboucher à d’autres circuits. Pas des chambres mais des antichambres, elles-mêmes percées de partout, traversées de flux invisibles qui sont peut-être une foule en accéléré ; les rares impasses sont concédées au domaine technique et verrouillées par mille interdictions dans la langue absurde qui trahit la proximité d’une marge (« Interdit sauf autorisation. » « Fermé sauf si c’est ouvert » etc.). De là – mais peut-être est-ce fait pour ? mon incapacité à fixer mon esprit sur quoi que ce soit. Les autres, que j’examine en oblique, tout autant. Une infinie chute horizontale. […] Hadrien, très Radio-Londres : « Le saint-nectaire est dans le frigo. Je répète… » […] La nuit c’est pareil. Le regard autoritairement dirigé par les lumières, les néons, les banderoles réfléchissantes ; répondant, c’est-à-dire, aux sommations des Aménageurs du Territoire, qui se sont arrogé cette tranche-là sans résistance. Aucun vagabondage possible : en vain s’use-t-on les yeux sur les ronciers, les ruines, les fosses, d’où pourtant tout devrait surgir. La clim à fond, sue à grosses gouttes. Dance FM. De la physique à la morale : un homme, un partisan du silence et de l’invisible, s’il refusait le gilet jaune et la frontale, s’il se faisait tuer en traversant dans l’ombre, porterait toute la responsabilité de sa mort. Les yeux on finit par les fermer ; mais dedans, aussitôt… […] Rentre tard, un brin fâché contre moi-même. S., au dîner, me demandera ce qui m’a plu aujourd’hui, ne trouve à lui répondre sinon cette maigre moisson : j’ai vu Elsa dans la baignoire, j’ai mangé des pâtes au bœuf et j’ai lu du latin, Pline l’Ancien, sur les primates. Le garde pour moi. »

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