Journal d'Anton B.

Dimanche 9 novembre 2025, 18h26

Avant l’orage. Extrait du Journal au 9 novembre 2025:

« La matinée au café sous la galerie. La Calea V., par extraordinaire un dimanche, ouverte à la circulation ; mais la ville s’est vidée et on traverse les yeux fermés. Plumb, de Bacovia. La conversation de mendiants devant l’église Crețulescu: animée, parfois querelleuse ; puis l’accalmie, ça tombe d’accord, les têtes hochent synchronisées. Celui avec le bonnet rose, un pied sur la première marche, se gratte le poignet où il dut jadis y avoir une montre; le second, plus haut, fait vaguement office d’agent de sécurité. De temps en temps on passe de l’autre côté de la haie pour baisser le pantalon ; les passants, sur la Place de la Révolution, détournent le regard, cherchent, à l’opposé, le balcon du Dernier Discours ou bien, plus probablement, quand bien même on ferait ça sur le trottoir, ne les voient plus depuis longtemps. Un troisième biffin chassera bientôt Bonnet Rose (« Toi tu n’as pas d’enfants ! »), d’où éclats. […] On me signale la mort de Jean-François Hébert, à Épernay, le 1er janvier 2024. 76 ans, enterré à Moussy. Doudou-la-Frite. Sur l’annonce, comme prévu, pas un parent, pas un ami. Partageâmes une maison entre 2013 et 2016. Pas une compagnie bien recommandable, truand de second ordre, l’éternel choppé des mauvais coups ; le genre qui vous valait souvent la visite des gendarmes. Il séduisait des vieilles dames dans les clubs d’Anciens pour capter l’héritage, il s’était fait passer, une fois, pour un ancien de l’Indo ; il les photographiait nues, quand elles dormaient. Sa mort éteint cinq ou six procès. Nous nous liâmes néanmoins, il me montra ses albums. Il avait eu une fille, croyait-il, dans les années 80, d’une Portugaise de Châlons qui ne s’en est pas vantée. J’ai écrit sur lui mais l’a-t-il jamais su ? […] Amurg, le crépuscule. L’étymologie renvoie à un certain type de noir ; le grec ἀμοργή, par exemple, désigne les restes d’olives broyées et, plus précisément, le latin amurca : « the watery part that flows out in pressing olives ». Remonte, par le phénicien, à une source sémite dont atteste la racine arabe de la macération : مرق. Aussi l’amurg des Roumains s’émeut-il non du cycle qui cycle, de l’écoulement banal du temps mais, au contraire, de sa stagnation, de son gâchis ; et l’obscurité qui y triomphe est celle des filtres encrassés, des bras morts ou – l’image s’impose – de l’eau des olives, l’irrécupérable sous-produit, dont l’évaporation laissera dans la bassine des lunes noires, et que les mômes boivent pour jouer à vomir. […] Au parc un enfant avec un fusil. Perdu l’habitude d’en voir. Mon fils jaloux. […] Omar Khayyam n’a pas retrouvé sa plaque. Les badauds s’amusent à deviner qui peut bien être ce bonhomme avec son bonnet ridicule, qui se donne l’air de réfléchir et qu’on imite pour faire rire les filles. »

2 réponses à « Dimanche 9 novembre 2025, 18h26 »

  1. Avatar de
    Anonyme

    Attrapé au détour d’une note de bas de page de la correspondance de Loti une belle étymologie que j’espère, tu apprécieras, mais peut-être la connais-tu déjà. Amiral: de l’arabe « أميرالبحر » (ʾamīr āl-baḥr), composée de « أمير » (ʾamīr), au sens de «prince», et de « البحر » (āl-baḥr) « (de) la mer ».

    J’aime

    1. Avatar de Anton B.

      Merci, bien vu. Je trouve une étymologie concurrente sur Wikipedia mais moins imagée, sans le beau mot pour Mer, aussi peu importe qu’elle soit vraie ou non.

      J’aime

Laisser un commentaire