Journal d'Anton B.

Lundi 3 novembre 2025, 18h54

Avant l’orage. Extrait du Journal au 3 novembre 2025:

« Ce qui, dans l’évolution, nous fit choisir le jour plutôt que la nuit n’est pas tant un besoin physique de lumière – d’autres créatures s’en passent très bien – que celui d’être distrait, tout le temps, de nos propres pensées : besoin vital, sollicitant sans arrête le spectacle du monde, sans quoi la contemplation de notre petite immensité intérieure nous brûlerait pour pas grand chose tout le fer du sang. […] Brouillard ce matin. S’accroche à l’antenne-relais ; mais vers 7h elle le crève et la masse se rétracte, laissant autour de cette pointe un rond vide. Quelques lambeaux de matière échappés flottent anormalement bas, devant les fenêtre du sixième, que la condensation fait briller comme de petites plaques de nacre. […] Tant d’auteurs, depuis Archiloque, pour célébrer l’individu, chanter son combat contre la masse aveugle etc. ; de sorte qu’aujourd’hui toute réussite sociale ne puisse être présentée, dans les dîners à miroirs, que comme le résultat d’une puissante singularité. De là la fatigue des rencontres avec tous ces petits héros-de-leur-vie, ces prodiges dont l’exception tarde à être reconnue et qui, en attendant, développent dans le tour de table le thème du Seul contre Tous : Je viens de, J’ai compris comment, Je fus le premier à. Les hommes qui m’ont troublé furent, au contraire, ceux qui, amorçant peut-être une rétractation générale de l’orgueil, jouaient la partition inverse : Moustapha, Sylvain, Pierre, Jean, Florian, Marine etc. Eux n’avaient rien à me vendre. Le goût de poussière dans leur bouche ne les précipitait pas sans arrêt sur leur brosse à dent. […] La matinée au café sous la galerie. Arrivé une heure avant l’ouverture. La serveuse, qui est nouvelle, en me trouvant déjà là me prend discrètement en photo, mais le bruit. Ma commande (un café long) l’arrête longtemps sur la caisse. A onze heures remonte en vélo vers Anna-de-N. Sur les bancs des Aviateurs, côté soleil, le peuple de ceux qui ne savent où dormir finissent leur nuit. On a raboté, à Charles-de-Gaulle, la coulure de goudron qui permettait de sauter le trottoir. Somme des petites altérations que l’esprit s’obstine à réunir : une ville. Les pubs proposent désormais, pour un achat Visa, des billets pour les JO d’hiver. Un avion de la Wizz se pose devant moi, l’odeur soudain de pneu brûlé. Seule l’ambassade nord-coréenne. […] Bientôt des élections. Les affiches débarrassées sans complexe du COD : « Am făcut. Facem. » Monde frappé d’intransitivité épidémique. Ou bien c’est Musil, pour quelques semaines encore, qui me force à le voir tel. […] Mail de départ de N., maladroit et chatgptesque, empêtré dans les formules mais y affleure le désarroi de ce taiseux frappé par le sort, que le même sort, jamais assouvi, condamne à faire ce mail. Avons parfois parlé. Ne nous reverrons pas. Pensées. […] Un groupe de lycéens visite l’église. Un quart se signe avant d’entrer ; un seul refuse d’entrer, un garçon, qui remet ses écouteurs et s’assoit en équilibre sur la barrière. […] Elsa ne m’écrit plus que pour les pense-bête. « Nautamine à rapporter de France. » […] L’esprit peu clair. Saint Jérôme mais pèche par excès d’ambition, me perds dans la glose. L’élève de Terminale, la seule, qui ait eu la bonté de s’inscrire à ce cours se retient de bâiller. Rentré par la navette, de nuit. Devant le buste du roi Michel un type casse des noix sur un bloc. Au parc une mère et sa fille trisomique, chacune sur son téléphone. »

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