
Avant l’orage. Extrait du Journal au 1er novembre 2025:
« Le mouvement de la terre de vous jeter dans l’herbe. L’herbe est mouillée. Un cercle brûlé reste entre les trois parpaings ; la main cherche et compte les clous. Le soleil vous lèche l’intérieur de la tête à vous en détacher des écailles. […] Pas deux cents kilomètres mais faudra la journée. A peine descend-on dans la plaine que la poussière de plus en plus épaisse, les villages cadavériques, les chiens plus bâtards encore ; la traversée des porte-grumes soulève des tourbillons de paille tombée. Les écoles miniatures aux fenêtres clouées. Les bustes des petits généraux verts entourés de pivoines en plastique et de drapeaux décolorés. Des taches noires où étaient des renards. Des gitans vendent des balais de bouleau patriotiques, ou bien de grands champignons mous sur des bâches ; les paysans, eux, des filets de pommes de terre, du fromage pétri et du miel. De loin en loin, pour vider une canette, le point de rassemblement d’un Magazin alimentar și industrial ; la police toujours garée devant. […] Un quasi accident : une vache paniquée traverse en courant la grand route ; mais l’avais aperçue et freine à temps. L’imbécile derrière me dépasse à toute blinde. Heureusement la vache. Ça se joue à rien. E. a crié. […] Toujours les mêmes camions de l’armée française, il en sort de partout, comme si la 2ème DB campait dans la forêt. Nous suit, par exemple, dès la sortie du village un des nouveaux VT4 qui remplacent la P4 ; joli joujou, qu’on a visiblement reçu pour consigne d’épargner, si j’en juge à l’extrême prudence avec laquelle le chauffeur aborde les nids-de-poule. […] Déjeunons à Rașnov. La serveuse toute seule pour la table et l’extérieur, poursuivi par un petit garçon de trois ou quatre ans, appuie le Buna ziiiiiva comme si j’avais oublié, moi, de la saluer d’abord. Partageons une table avec d’autres ; le type à la droite d’Elsa s’est fait tatouer sur l’avant-bras un lion, une boussole et un pont de chemin de fer. Déjeunons bien, pourtant. La ville aimable en automne. S. ramasse des noix. Le funiculaire jusqu’à la citadelle, puis descente à pied. Il faut passer, pour rentrer dans la ville par le bois, une imposante clôture électrique qu’on est prié de refermer derrière soi, à cause des ours. La motrice du train touristique en panne, c’est un tracteur qui s’en charge. Des enfants en tenue de judo traversent la place. Mais partout, jusqu’aux toilettes du restaurant, le symbole Armes à feu interdite, avec un pistolet barré ; ne les avais vus, jusque-là, qu’en Bosnie. […] La nuit à 18h. A Pitești dois disputer les enfants. Près de Corbeanca J. veut descendre pisser ; l’accompagne dans un chemin creux mais des aboiements de plus en plus proches et soudain, sortant des ténèbres, la forme blanche qui me charge : vision qui, deux heures plus tard, en écrivant ce Journal, ne m’a pas désempli la tête. Jette le petit garçon en chaussettes dans la voiture, démarre au quart de tour. A la maison à 21h. »
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