Journal d'Anton B.

Vendredi 31 octobre 2025, 22h34

Avant l’orage. Extrait du Journal au 31 octobre 2025:

« Elsa descend au magasin municipal, y repère de grands pains, marqué d’une sorte de triskell, de bien meilleure mine que celui qu’on y vend d’ordinaire. Elle en prend un, la vieille l’arrête : ce sont les pains de l’église. Parce que l’étrangère y a posé la main tous ceux qui viennent de la laisser passer baissent les yeux. Le Gitan de seize ans a fini sa bière, il jette soigneusement la capsule dans la boîte et sourit avec embarras. […] Dans la nuit, montant du fond de la vallée, une odeur de feu de plastique me fait faire, par précaution, le tour de la baraque. […] Le désengagement américain touche à leur tour la Bulgarie, la Hongrie et la Slovaquie. A la Une de la presse d’ici ; dans le Monde un entrefilet. […] Marchons, cette fois, vers le grand calvaire. Mais il faut traverser le troupeau, les sept chiens s’interposent – les choses noires dont la femme avait essayé de m’avertir ; discussion avec les deux bergers, qui comprennent bien mon roumain mais pas ce qui m’amène avec femme et enfants terrifiés sur ce plateau perdu. Un faisan détourne l’attention des bêtes. Plus loin des chevreuils dans les maïs. Au calvaire, la vue sur le Combinat chimique de Făgăraș, les miroirs d’eau qui sont, je crois, des canaux inachevés ou qui débordent, puis sur la plate Olténie, dix kilomètres de large tout au plus, d’où s’élèvent les panaches blancs des feux de feuilles, aussitôt rabattus par le vent comme des clous tapés. A l’entrée du chemin qui descend vers F. un panneau avertit du « danger imminent » des ours. Rentrons à pas pressés, la nuit tombe, ne suis pas sûr du chemin ; les chiens, par ailleurs, nous coupent le champ. Des fossés à contourner. Deux heures pour atteindre la maison. Aperçois, dans la vitrine du magasin municipal, sous la petite ampoule crue les deux bergers de tout-à-l’heure qui descendent des canettes de panaché. Elsa a eu peur, s’en remet lentement. Roule des parpaings, allume un feu près de la grange, pour les chamallows des petits ; une bière, la première depuis dix jours. Vivre ça c’est vivre. De l’autre côté de la rivière, quelqu’un a poussé la radio à fond : de la soupe U.S, du rap roumain puis Susanna. […] Mes parents au téléphone. Ils se relaient auprès de ma sœur. Ils ont visité Albi. […] Reçu d’Hadrien la vidéo d’un mercenaire français, un œil en moins, à la Bob Denart ; mais il a commencé dans l’édition, chez le Père Castor. »

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