Journal d'Anton B.

Jeudi 30 octobre 2025, 21h33

Avant l’orage. Extrait du Journal au 30 octobre 2025:

« La matinée à ma table de travail mais sans vrai travail à faire, ce qui est assez nouveau. Ne me sens pas de commencer quelque chose ; me perds en lectures diverses. Elsa brode. Sur la grande table derrière moi J., avec une méticulosité nouvelle, dessine une Vue de Braşov en feu ; S. un Paysage de Transylvanie « à la manière de Grigorescu », le peintre préféré de sa mère. […] Des camions militaires français sur la route, puis des jeeps ; en fin de soirée, deux hélicos Puma en patrouille rapprochée. J’imagine que l’annonce, hier, du désengagement américain force l’armée de terre à montrer ses muscles. […] Déjeunons à Făgăraș, sur la place de la mairie. Le restaurant, une ancienne confiserie, se targue dans le menu d’avoir apporté au maquis anti-communiste, dans la montagne, « un soutien sans prix et constant » (nepreţuit şi constant sprijin). Spectaculaires décorations d’Haloween, dont un ivrogne de paille, entouré de bouteilles de Jack Daniels vides ; et une paysanne aux seins nus au blanc d’Espagne, le mamelon en rouge comme une poupée javanaise. Dans une vitrine l’épée du fondateur, un sabre de cavalerie rouillé, retrouvé dans la cave pendant les travaux. L’agonie de la ville, condamnée par la fermeture du Combinat chimique qui fait trois fois sa taille, niée sans dire un mot par la serveuse placide, le demi-sourire figé dans le maquillage, les seins remontés. Un clochard, viré des cuisines où il s’est glissé je-ne-sais comment, vocifère en prenant son manteau, dehors fait semblant de briser la vitrine; tout juste si elle lève un sourcil. Puis aux jeux. Puis la poste. […] Ai fait de la confiture de lait, avec une boîte de lait concentré, à la manière de Marianne Borie, dont le nom s’enregistre ici. […] En voiture jusqu’au pied de la montagne. Sur les calvaires, à tous les carrefours, des Christ imprimés sur une plaque de plastique, tous les mêmes, suscitant les questions des petits (« Pourquoi les Romains ils ont tué Jésus ? » etc.) E. insiste pour que nous visitions un atelier de tissage, avec le lavoir à laine, les machines d’époque etc. La vieille dame très aimable, les enfants plus intéressés que je pensais. Son petit-fils à elle est dentiste en Mayenne depuis sept ans. La huitième génération sur le site. A la boutique, entre le miel et les tapis, des brochures des Témoins de Jéhovah, dont un livre, La Grande Controverse, avec Notre-Dame en couverture. Puis quelques pas dans la montagne elle-même, où le chemin s’enfonce entre les pins noirs. Au dessus de nous le Moldoveanu enneigé. Une modeste pension assure, dans cette vallée d’ombre, le dernier piquet de l’humanité. Aurais voulu pousser mais la nuit tombe, il fait froid, les petits rechignent, et les ours. Rentrons. Dîner de ce qui traîne dans le frigo. Jette des morceaux de planches peintes dans le poêle, qui sifflent et éclatent. Dans les boîtes de maquereaux d’ici peu de poisson, surtout de l’huile, de tournesol encore ; mais les enfants se jettent dessus. Leur raconte, devant le feu, les vieilles histoires de famille : les Prussiens à Bailly etc. Ça leur fait peur. E. m’engueule. »

Laisser un commentaire