
Avant l’orage. Extrait du Journal au 27 octobre 2025:
« Hier, en m’avançant dans la prairie, entendais la messe en bas, dans le village, le sermon interminable, les répons comme si des haut-parleurs. De nouveau ce matin. Il ne me semble pourtant pas déceler d’activité autour de l’église. Un enregistrement ? Il suffirait, comment n’y pas penser, d’un dispositif très simple pour faire croire au passant qu’il reste du monde ici. […] Constitué la nuit dernière le dossier pour rester à Bucarest – dossier plein de si, remettant lâchement la responsabilité de ma vie à je-ne-sais-quelle commission si éloignée de moi qu’elle se confond avec le hasard, mais qui ne pourra se substituer longtemps à quelque décision ferme. […] L’abandon qui frappe une maison sur trois a favorisé le développement des saloperies à lianes, dont découvre ici cent espèces nouvelles. Elles soulèvent le toit, retiennent les murs quand ils glissent dans le fossé ; et la ruine que je regarde maintenant a l’air de léviter au dessus de la boue rouge, un éclaté de maison, comme projeté par l’imagination d’un architecte. Une de ces lianes m’évoque le houblon tel qu’on le dessine sur les bouteilles de bière ; une autre – sont-ce les mêmes ? produit de petits cœurs de fibre, que les enfants déchirent avec le pouce. […] Jette dans le brasero des morceaux de parquet, pour les côtelettes. J. soudain très concerné, m’aide comme peut. Tout dissipé qu’il soit, le feu a réveillé chez lui un réflexe de solennité, comme les armes et les machines. […] Poussé en voiture, après la sieste, dans un monastère rupestre des environs, qui intéresse E. La grotte elle-même sans intérêt, déjà muséifiée, à cent lieues, et les petits l’expriment, de ce qu’avons vu en Bulgarie. Des boutiques de niaiseries. Une maison, au sommet de la colline, accueille des moniales mais me vois mal franchir ces seuils-là, je laisse E. aller, les attends sur un banc. Ferons, avant de rentrer, quelques pas dans la lande, inquiétant un troupeau de vaches noires, dans une lumière qui doit être celle des crépuscules sur Mars. Les montagnes couvertes de forêt dorée puis de pins roussis puis la roche noire puis la neige presque verticale puis, monument de quelque liaison perdue avec le ciel, les aiguilles de granit nu dont la couleur m’évoque quoi, déjà, sinon le fer brûlé, retrouvé dans les cendres froides. Ramasse un crâne très long, avec un impact au front : un sanglier noir. E. étonnée que je ne sois pas capable d’identifier sans internet cet animal emblématique de ma vie. Les enfants font les dégoûtés mais dans le trou passent le doigt. […] Mes parents, descendus à Toulouse, ont rencontré leur nouveau petit-fils. Ne peux m’empêcher de penser à cette petite vie essayant la lumière, essayant le temps. M’attristait que mes enfants n’eussent, de mon côté, aucun cousin ; que le cercle des générations se refermât sur nous et, avec lui, le souvenir de l’enfance merveilleuse à Bailly. Mais l’oubli voit sa victoire retardée.»
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