Journal d'Anton B.

Dimanche 26 octobre 2025, 18h08

Avant l’orage. Extrait du Journal au 26 octobre 2025:

« Ma sœur a accouché hier, à 15h21, d’un petit Milo, à Toulouse. Ne lis le message qu’à une heure du matin, l’esprit tout embrumé par les méta-raisonnements de Musil, que vient contredire cette jolie victoire de la vie. Peinerai à trouver le sommeil, E. itou. L’annonçons aux enfants au réveil ; J. embrasse la petite photographie. Elle nous le présentera, à la sieste, dans une visio collective. […] Tuneric. Les ténèbres. Altération du latin tenebricus. M’amusent ces mots dont l’usure n’a laissé qu’un suffixe, le reste du corps ayant fondu, méconnaissable. Vrai que le corps lui-même, tout en liquides, simple vibration de la langue, ne pouvait opposer aux siècles la résistance des occlusives  : le –icus seul a surnagé. Ainsi ces calamars des grandes profondeurs dont la décomposition laisse, flottant sur la gélatine, uniquement le bec dur. J’aime aussi l’idée qu’une superstition fasse volontairement hésiter la langue sur ces ténèbres, qu’un tabou nous les fasse au dernier moment ravaler, qu’en articulant trop fort ça réveillerait la Bête. De là cette bouillie. […] Dans la campagne. Une paysanne nous arrête : le chemin qu’empruntons nous expose à un grand danger. Lequel ? Suis incapable de comprendre : quelque chose de noir, de dangereux, surtout pour les enfants. La femme n’a pas l’air de se moquer de nous, elle a descendu l’escalier quatre à quatre, elle se noue précipitamment le foulard sur les cheveux. Elle fait sortir ses chèvres pour montrer aux petits. D’où venons-nous ? De Paris ? Mazette. Elle a travaillé un an en Espagne mais parle très mal. Tout heureuse de voir des mômes. […] Le prochain Antoine Sanchez, chez l’Atteinte. La couverture magnifique. Dans son souterrain Camille travaille. […] Partout dans les champs de grosses pierres rondes, parfois abouchées – des cacahuètes, je dis à S. De leur origine aucune idée ; j’imagine, sans autre raison que le contraste avec la paisible verdure du vallon, un phénomène volcanique, des bombes de laves. Certaines semblent creuses, elles sonnent au bâton. […] Dans le pavage, çà et là, des morceaux de meules ; on passe les doigts sur la tranche avec une émotion qu’il faudrait pouvoir nommer. […] La naissance mobilise, jusqu’au soir, toutes les conversations. Les petits se projettent : quel âge auront-ils quand leur petit cousin aura dix ans ? dix-huit ? trente-deux ? L’attendrissement devant ces mignonnes petites mains ne joue pas tant qu’une certaine émotion, plus grave, que leur imprime sur le front la compréhension progressive du cycle de la vie. Pas deux minutes qu’ils se battaient et voilà qu’ils osent à peine parler, qu’ils s’enfoncent la tête dans les épaules. La jeune mère est fatiguée, des grandes personnes les félicitations prudentes ; un protocole invisible et précis qu’ils doivent obscurément sentir puisque, pour une fois, eux ne demandent rien. Si je vis jusqu’à cent ans, s’avance S., je ferai une grande fête. Le mystère du monde reste intact. »

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