
Avant l’orage. Extrait du Journal au 24 octobre 2025:
« Il me revient que la vieille d’hier, qui guettait devant le puits, portait sa culotte sur ses collants, et rien d’autre ; ce qui me la fit d’abord considérer avec suspicion. […] Pluie toute la matinée. Passe Tintin au Tibet aux enfants. Lectures à mon bureau. E. emmène S. au magasin municipal, me racontera : dès qu’elles poussent la porte les conversations s’interrompent, les têtes se baissent ; au franc Buna dimineață ! de ma femme la dame à la caisse murmure : Din Franța… Mais la curiosité l’emporte sur la méfiance, elle a entendu parler de ces pensionnaires étrangers, de surcroît l’étrangère parle très correctement la langue ; elle offre un chocolat à ma petite fille. En reviennent avec du lait, des boîtes de thon pour les chats ; et dix œufs dans un sac plastique. […] Dans la caisse du cirage, un journal anglais, The London Standard du 16 octobre dernier. Pensais la maison vide depuis des mois. Gold is booming, avertit la Une, mais quelques pages plus tard, ignorant ce que signifie la hausse de l’or ou peu sensible à la contradiction, le journaliste : « I can’t remember a time since 2013 when it has been easier to buy in Nothing Hill ! » Remonterai, peu à peu, les traces laissées par nos prédécesseurs, la charade. Dans un tiroir une brochure des Témoins de Jéhovah, sur l’Apocalypse, dont la préface, en citant Confucius, se félicite de pouvoir publier librement depuis la Révolution – E. y mettra des fleurs à sécher. Des serviettes en papier Happy Hanuka. Au sommet d’une armoire un légionnaire romain en résine. Des cendriers déplacés. […] A la radio les pathétiques protestations de Sarkozy, ex golden boy du 92 à qui le monde des grandes personnes n’aura guère réussi. […] S., en plein milieu du déjeuner : Sommes-nous chrétiens ? Elle parle de la Bible, des saints, de Jésus etc. La chose l’intéresse, l’influence de ses copines, sans doute. Répondons prudemment. […] Rêvé de B.J. : il se présentait à Bailly, plus vieux, plus maigre et avec un bouc marqué ; il posait des livres sur des tréteaux, très aimablement me les proposait. La lecture d’Arghezi n’y est pas pour rien. […] Longue promenade dans les collines, au sud cette fois, dès que le ciel se découvre. Obliquons vers la forêt en évitant les chiens du troupeau. Deux biches, un lièvre énorme que prends, d’abord, pour un chevreuil. Les enfants marchent courageusement, se glissent sous les fils électriques ; leur coupe des bâtons. Difficile de rapporter ces marches-là ; même les peindre serait déjà trop penser. Les lames de terre noire. Les auges au loin concentrant le soleil. Les prunelles et les églantiers. Le temps s’épaissit, dissipe les illusions du présent pur ; la lumière rasante projette l’éternité des formes – lumière déjà du souvenir, les arbres et les enfants tout moirés, scintillant comme des feuilles de saule ; rires et pleurs sans raison étouffés, et le tohu-bohu intérieur. Rentrons par le bois sombre, raviné par les pluies, sans trouver de chemin ; au loin des coups de feu. Une silhouette, à la lisière du bois, nous examine puis s’éloigne ; dans le bois lui-même un vent très brusque, des bruits. Sommes passés dans l’ombre de la montagne, E. inquiète des ours ne s’apaisera qu’au village. Mais c’est la vieille d’hier qui nous aperçoit, nous arrête, me tient la jambe interminablement : son portefeuille perdu en ville avec toutes ses cartes, son gendre rien qu’un fainéant, la police corrompue etc. Aux passants, nous voyant piégés, échappe un sourire de compassion […] Elsa, épuisée, les petits sur les genoux, regarde sur MoldovaTV une jeune fille en costume traditionnel, entourée d’un cercle de danseurs, qui, chante-t-elle, veut vivre jusqu’à cent ans. »
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