Journal d'Anton B.

Jeudi 23 octobre 2025, 18h56

Avant l’orage. Extrait du Journal au 23 octobre 2025:

« La matinée à explorer le jardin, la grange ; la maison, restaurée pour la location, meublée dans le goût saxon qui justifie l’inscription de la région à l’Unesco, manque de chaleur : pas de best-sellers des étés passés, de k-way oublié sur la patère, de monnaies sous les lits, de vieilles lettres – de tout ce qui m’avait plu chez Nina, à Neofit R. c’est-à-dire chez quelqu’un. Une maison n’a de valeur qu’en ce qu’elle matérialise une façon de vivre ; ici, rien qu’un joli musée, les tuiles rondes, les murs chaulés, les pieds de Singer. Mais les petits sont heureux, trouvent des outils, lisent ou poursuivent les chats. J’avance, péniblement à dire vrai, dans Musil, le petit garçon m’interrompant sans cesse pour demander des explications sur son Blake et Mortimer. […] Le tour du village mais le village désert : ce doit être encore l’école. De très vieilles dames nous saluent aimablement, très étonnées, je crois, de ce qu’E. porte les cheveux si courts. Mignonnes fermes saxonnes, plus ou moins intactes, aux gouttières de zinc tapé, que gardent des canards de Barbarie. Des nacelles vides balancent sous le saule pleureur ; les lessives fumantes se déversent directement dans la rigole. Du plafond de vigne pendent des grappes trop noires qu’on n’a, semble-t-il, pas prévu de vendanger, ou bien par manque de bras ; de là, sur les rues, ce fumet de moût chaud, de récoltes mortes sur pied qui doit être celui des cataclysmes civilisationnels. […] Mes parents au téléphone, sont avec ma sœur mais le bébé ne vient pas, elle ne dort plus la nuit, très pâle. […] Aux échecs avec ma fille. Lectures diverses. Sieste sur la pelouse, puis excursion dans les collines. Arrêtés par une vieille dame, très bavarde mais l’esprit peu clair : il faudrait, pour entrer chez elle, un mandat de police. Mais je baragouine des politesses sur la région et elle se radoucit. 71 ans, ses trois fils en Allemagne etc. L’école du village a fermé, pas la peine pour quatre enfants, et elle précise : trois filles et un garçon. Le gars du magasin, un fainéant, trois heures ouvert par jour et c’est à peine s’il en tient deux. Les collines très belles ; au loin les Carpates blanches et bleues qu’on croirait une illusion d’optique. Un chevreuil s’enfuit à notre approche. De temps en temps, protégés par une palissade de branches, des meules noires, des trépieds pour les haricots, des pieds de vigne qu’on laisse courir à la sauvage. Rentrons en évitant les chiens. Devant le puits, des tracteurs ; les chauffeurs, des Saxons, portent le chapeau de feutre vert et le plume de faisan. Elsa et J. font le détour par le magasin, je ramène J. à la maison. Mais le magasin était fermé, trois Moires attendaient en pestant ; rentrent les mains vides. […] Jean au téléphone : petit moral. Il fait la plonge au restaurant d’en bas, douze euros de l’heure, les patrons plus jeunes que lui. Le RSA lui réclame un trop perçu exorbitant. Son ami le peintre du Serpent Volant, à Tours, a rompu spectaculairement. Il fait de Nietzsche une lecture méticuleuse, après Spinoza cet été. Vie solitaire, je crois, dans un Douarnenez carcéral. Sa mère va bien. »

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