
Avant l’orage. Extrait du Journal au 22 octobre 2025:
« La soirée au Londo avec Mth., Chr., Hussein, Ana puis Aurélie ; apercevrons Helena et Roxane. Ça parlait de la traduction de Non-Conforme mais j’arrive après la bataille ; c’est Hussein, très en verve, qui assure désormais le show. En légiste fraîchement diplômé, il reprend l’histoire du pied coupé puis, de là, les différences physiques ongulaires et articulatoires homme/femme, d’où l’Eve mitochondriale d’où les contacts reproductifs entre les différentes espèces d’homoïdes. Détails qui, l’écrivain s’en cache mal, trouvent aussitôt leur place dans les prochains romans de Ch. Puis la vie politique roumaine, d’où l’histoire de sa famille (son grand-père maternel ministre du Gaz mais sa femme anarchiste ; par son père la gauche palestinienne radicale). Puis son adolescence à Longwy, scolarisé avec les handicaps mentaux parce qu’il n’entendait pas un mot de français alors, madame, vous comprenez, où le mettrait-on. Et c’est tout un pan de la Meurthe-et-Moselle (la Meurthe-et-Héroïne) qu’on déballe sous nos yeux : les camps de vacances du PC de Thionville en Roumanie, Vous avez pu germaniser la plaine, les copains de collège en prison. Mth, lui, nous a quittés depuis une heure, parti peut-être : sans au-revoir ? Mais le retrouvons sur la terrasse, dans un coin d’ombre, en galante compagnie. […] Comment fait-on les enfants? S. raconte une histoire de graine mais J. la corrige : des cellules, « en fait », qui se multiplient. Je m’étouffe. C’est à l’école que. […] Ce que les langues étrangères doivent nous apprendre, c’est d’abord comment appréhender la nôtre : une énigme, un quiproquo. La langue maternelle, si tu la considères la tête froide, ne nous évite pas la pénible ascèse pour interpréter, surtout dans le contexte, dans la soupe des racines et des faux-amis, des signes qu’on découvrira bientôt être des ordres. Un fond culturel commun aux locuteurs d’un même pataouète, une mutualité de vues ou de valeurs ? Illusion. Toute langue, fût-ce la nôtre, nous étrange de nous, nous tend des miroirs ridicules ou glorieux comment savoir, nous fait signer des papiers qu’on ne peut pas lire etc. […] La journée sur la route, le bouchon peu après Ploieşti. Six heures pour 150 kilomètres, ce qui ne surprendra personne. Dans les taillis des pumpjacks rouillés basculent encore, siphonnent ce qui reste du pétrole des années 1930 ; mais les usines tombent en ruines et les raffineries qu’aperçois semblent désormais le royaume des sociétés de gardiennage. Croisons, escorté par des jeeps de la police militaire, une forte colonne de blindés français devant le vieux magasin d’État Vultur, à C. ; leur nom au pochoir sur les flancs : L’Animal, Dien Bien Phu etc. Au dessus des petits potagers les neiges éternelles, trop proches pour ne pas inquiéter le regard, comme supprimant tous les paliers intermédiaires. E. raconte l’adret et l’ubac – l’ombrée. Pour la première fois par la tangente de Făgăraş, bordée de pensiune désuètes, volets ballant, la terrasse couverte de feuilles mortes. Un cimetière militaire soviétique garde le col, la pyramide à faucille et marteau, les herbes trop hautes et le regret, pendant des kilomètres, mais le soleil tombe, de ne pas m’être arrêté. A peine a-t-on touché la plaine que reprennent les lignes de baraques en bâches et en planches, tentacules des jolis bourgs saxons repeints mais il faudrait tourner et la flemme. Un café à Raşnov sous l’église verdâtre ; au bout de chaque rue les montagnes bleues comme des cartons de théâtre. A Valbor au coucher du soleil : un petit patelin entre deux collines, pas un bruit ; les poules sur la route de terre battue; les fumées sentent le juron et le chiffon mouillé. La maison immense. Les petits jouent avec les chats. »
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