Journal d'Anton B.

Mardi 21 octobre 2025, 19h42

Avant l’orage. Extrait du Journal au 21 octobre 2025:

« La matinée au café sous la galerie. Nouvelles de ma mère. Nouvelles d’Aurélie. Mais ça s’excite devant l’église, le pope en bas de l’escalier s’en prend à la vieille femme responsable des bougies, trop lente, qui s’excuse sans bouger d’un pouce. Puis le téléphone, ça barde. Le trousseau de clefs. Il regagne sa voiture (un gros SUV Renault électrique) fait des manœuvres brusques. Le groupe de lycéens qui venait visiter les fresques recule en s’esclaffant. La vieille des bougies revient, il faut lui faire signer son contrat ; la signature aura lieu dix minutes plus tard, sous la galerie, deux tables devant moi, un papier plié et replié où elle écrit très lentement son nom. Avant que me rejoignent E. et les enfants, traverse la scène une veuve de trente ans, très belle et toute de noir vêtue, un sourire énigme, que suis seul à remarquer, comme la femme du rêve. […] Au restaurant avec E. et les petits ; puis à la librairie. Sur un présentoir, aperçois des livres de l’ambassadeur, deux thrillers auto-édités dans le genre de ceux que je dévorais au collège (des espions français dans le désert afghan etc.). […] Au parc sous la place de la Révolution, un groupe. Le guide : « Communism gives you an apartement in a bloc like this one. » Le touriste, chaussures de rando et vaporette à chargement USB, à qui on explique les coutumes funéraires des Indiens Guaranis sourit devant tant de naïveté. « Charles de Gaulle, the president of France ». La visite de 68 a laissé des traces. Puis le ton durcit : « It could be your wife, your drink-budy, your own son of seven years old. » Silence. « It’s a true story. » […] Deux gars se partagent un bang sous le buste de Dubček. […] Saute dans un taxi vers Otopeni, où vais louer une voiture pour quinze jours. La mésaventure a lieu là : me fais enfler d’une bonne centaine d’euros au prétexte que n’ai que des cartes de débit. Mon portefeuille s’en remettra, l’orgueil moins. Jusqu’au soir le film de la minute décisive, où aurais dû me lever, où n’en ai rien fait ; et la gueule du type, vingt-cinq ans, exaspéré, qui reprend en anglais lentement, et je demande le patron et, voyez-vous, c’est lui le patron. Toujours des raisons : les petits, demain, n’auraient pas pu partir, etc. Remâche ça dans l’embouteillage du retour. […] L’écran de bord de la voiture en italien. Suis surpris, en allumant le téléphone d’Elsa, de trouver sur Youtube uniquement des vidéos dans cette langue ; mais je l’avais dans la poche en conduisant, des données doivent s’échanger etc. Comment expliquer, alors, qu’au parc où descendons au soir quatre petits garçons chantent Bella Ciao sur le tourniquet. Bonjour Truman. […] Une expérience, aurait dit ma mère. Ce qui fut toujours manière polie pour : Tu as perdu ton temps et ton argent, sa monétisation la plus commune. Mais je crois, moi, que la valeur didactique de la vie est nulle. Mourons trop vite, et trop bombardés de questions pour penser sereinement. Ne sommes qu’ombres et aux ombres on n’apprend rien. […] Partirons demain, quoi qu’il en soit. Voudrais ce soir passer au Londo. E. et J. préparent un gâteau ; de temps en temps une mite traverse le nuage de farine, et ma femme de se jeter à sa poursuite. […] Séduit, une seconde, par l’idée que nous ne soyons pas les destinataires de l’expérience : pas aux souris de comprendre le pourquoi des tourniquets. Car tout ici fait maquette, coton-tige et boîte d’œufs. Mettons qu’à une tout autre échelle, un être supérieur ait recours à cette pédagogie compliquée pour enseigner, en l’amusant, la natura rerum à son public de CM2 : va pour un Dieu-Jamy. »

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