
Avant l’orage. Extrait du Journal au 19 octobre 2025:
« La soirée d’hier au Londo. Y retrouve Sarah et Grégory, Ioanna et Victor, Mathieu, Roxane. Se sont ajoutés quelques-uns de l’ambassade, des que ne connais pas, que nous n’amuserons pas assez sans doute, et qui nous quittent après une heure pour un dancing en vue. Andrea les croise dans la cour. Suis toujours diminué, peine à suivre la joyeuse dissertation. Le souvenir, pour répondre à une question (pourquoi se tondre les cheveux au 6/8 ?), du camp de Satory, du levage des trains, des grands hangars dont le fond crevé donnait sur la nuit. G., très en joie, veut changer la musique et tourne le potard au maximum ; mais la serveuse ne l’entend pas de cette oreille, d’où bisbille. Au bout de la table, Andrea me parle de la mort de son père ; que lui seul l’a soutenue quand elle a décidé d’arrêter le droit (le prof se faisait payer, ça l’a dégoûtée, elle ne s’est pas vue, ses mots, en Don Quichotte). Et cette grande fille à la beauté mutique, qui a beaucoup travaillé l’énigme de son regard et dont n’ai jamais compris ce qui l’attirait là, de s’éclairer au souvenir du disparu ; un tremblement lui descend dans la voix, le coin des lèvres se mouille et, plus fort que le parfum, sa nuque. Bouleversante. Bouleversé le passant que suis, l’inconnu à qui elle se livre sous le brouhaha des boutades – dans ces dons inattendus quelque chose de sacré, que ne devrais pas même noter là. Elle me montrera sa photo, jeune marié, sur son téléphone : Elvis serrant Claudia Cardinale. La nuit toute tremblée. […] Levé tard. La matinée au café sous la galerie, à extraire Tudor A. : les mots de la boue, les mots de la poussière. Soleil hivernal. Passé, en rentrant, à la librairie. Discussion avec Mathieu qui guette lui aussi, mais le bougre la parle couramment, les curiosités de la langue roumaine. Un SP de chez Corti, La Symphonie du Loup, de M.D. Popescu, pour avis. Dans un magazine sur la pile, une interview de David Duchovny, une autre de Mathias Enard.[…] L’après-midi au musée Zambaccian, à Dorobanti, où E. revient – elle y était vendredi – montrer les Grigorescu aux enfants. Deux Corot, un Cézanne, une tauromachie de Picasso à douze ans. Mais c’est le Baba, dans le bureau, qui m’arrête, et pas seulement pour le souvenir de Rennes. J. se lasse assez vite, court partout ; les gardiennes paniquées nous collent au train. Des paysages de Barbizon. Des natures statiques. Les épouses des peintres, l’éternité retenue sur le visage – des larmes viendront aux yeux d’E., au parc, en me les décrivant, pendant que les petits se battent dans les tas de feuilles. […] Et l’émotion vous prend, dans les cafés bohème de Bucarest ou de Riga, à voir s’attabler les enfants des tant-bien-que-mal placés du régime précédent, fils et filles des généraux, des chefs de cabinet et des procureurs sous l’étoile rouge. De cet encombrant passé, murmurent-ils, tout juste s’il leur reste un appartement. Ils vivotent dans la culture, les gélules de phyto, le fitness, l’Airbnb etc. L’histoire a frappé trop fort, leurs familles encore sonnées. Une gravité leur barre le front qu’ils ne parviennent pas de cacher. Ils rient, poliment, à nos blagues à trois balles. Ils ont réfléchi au sens de l’Histoire et ce qu’ils ont compris, ils le gardent pour eux. E. : Ton prochain sujet. […] Longue réponse, très aimable, de Cartarescu – Dear Anton... mais négative. Des échéances pour l’été suivant. Ouverture, néanmoins. Il a pris ses renseignements. »
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