
Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 13 octobre 2025:
« Vu hier soir X. pour son manuscrit. Ne comprends pas comment j’ai pu me laisser convaincre. Veut écrire mais ne lit pas, faute au temps. Prend du LSD parce que les grands écrivains etc. Lesquels ? Mais ChatGPT, qu’elle interroge, déroule une liste d’inconnus (Michaux, Huxley, Burroughs etc.) et X. se rabat sur Queen, le chanteur. Sa mère, de son côté, déjà, écrit « énormément bien ». Des idées sur les politiques qu’elle voudrait confronter avec ses poèmes mais ne travaille pas elle-même, vit de l’argent paternel ; habite une résidence sécurisée à l’autre bout du Secteur Cinq, avec dentiste et salle de sport. C’est la fête ce dimanche, la fête-de-la-fête dont parle Murray ; sur la Calea les caissons boum-boument, les lasers fusent, un ballon figurant le lapin Playboy, mal attaché, tourne et se retourne comme un toton sur une ficelle. Devant moi X. plante sa cigarette sur un cendrier qui contient déjà un mouchoir, la fumée âcre, j’attrape de l’eau sur la table d’à côté. Sa grand-mère, déjà aussi, une grande voyageuse : elle a fait l’Ain. – « L’Inde, mademoiselle, vous voulez dire. » Non, l’Ain. Des amis l’attendent, ce rendez-vous qu’elle demande depuis trois semaines, on comprend que c’est elle, en réalité, qui me l’accorde ; aussi mets-je un point d’honneur à partir le premier. Rentré à 22h. A 23h38 une voix d’homme dans les étages se met à hurler : « Il est mort ! », ou « Guy Debord ! », ou « Give me more ! » Des nouvelles, sans doute, du Grand Pan, très mal en point. […] La crève, trop de travail, ou les deux, à proportion variée. Un mot au lycée pour signaler mon absence. Bûcheronne à mon bureau puis, deux brèves heures, au café sous la galerie. Doliprane/café sur doliprane/café. La rage d’en finir avant le retour des petits, les yeux m’en sortent. Maud a verrouillé les modifications, on rature des ratures, le tout extrêmement confus. De nouveau peine à respirer. Mangé, pour sentir quelque chose, du saucisson badigeonné de moutarde, du fromage à la confiture etc. Mais rien. […] Vais à la rencontre des petits, à Kiseleff. La saison a tourné, le vent balaie les feuilles ; la lumière telle qu’il en reste à l’intérieur des vieux piluliers en cuivre. Le regard bêtement attiré par la fontaine, qu’on laisse tourner trop tard, que les feuilles commencent d’encrasser. Les petites vieilles me fixent avec inquiétude. […] Quinze minutes dans le parc sur un banc m’ont convaincu : si la miniaturisation des écouteurs sans fil a servi à quelqu’un, c’est principalement aux penseurs à haute voix, désormais autorisés de s’abandonner à leur vice, toutes les apparences sauves. […] Il s’en faudrait de peu, ce soir, que je ne retourne jamais à la vie d’avant. Guetter ce peu-là. Le train de Cercle. H. avait exactement le même âge. »
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