Journal d'Anton B.

Dimanche 5 octobre 2025, 19h31

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 5 octobre 2025:

« Le froid, dit Google, pour durer. Dans l’appartement désormais hermétiquement clos, l’odeur lourde et âcre des fringues qui sèchent. E. voit des mites partout, les poursuit pieds nus dans les légos. Le plant d’avocat, qui dépérissait sur le balcon, ramené sur mon bureau mais c’est la lumière, maintenant, qui manque. Je lis des romans roumains des années 30, que les bouleversements depuis du paysage et de la société rendent parfaitement étrangers à mon expérience de tous les jours et dont les éditeurs se perdent en notes et en appendices. […] Langues vivantes. Leur étude contestable : brassent les mêmes blablas partout (le prix des choses, baisables ou non les femmes, Bonjour S’il-vous-plaît Merci : le bruit du monde). Si contiennent quelque chose, c’est sans en avoir conscience, dans leur complexion interne. Car le corps des LV est très évolutif, il réagit à tout, pas un souffle de vent qui n’y imprime sa marque ; toutes ces déviations, ces écarts de grammaire formant merveilleusement système ; et, en même temps, là où on croirait pas, un conservatisme tatillon, squelettaire. Ne valent que pour quelques-uns, dans peu de lieux, pour peu de temps, des miracles au cercle très restreint, et concernant si peu l’intelligence qu’on y sent frissonner le religieux, pas explicable autrement leur solennité involontaire. J.-M. Gouriot ne s’y était pas trompé. A peine écrites meurent comme fleurs coupées. […] Long message de Moustapha, qui poursuit son traitement. Part en convalescence dans le Sinaï. Il avait, avant l’accident, obtenu un emploi dans une entreprise de soins capillaires, pour 500 dollars le mois. Il lit beaucoup. Beaucoup pensé à lui. […] Mail de Maud il y a deux jours, qui demandait réponse rapide et qu’ai bêtement laissé passer : par superstition, pour hâter les nouvelles, je ne regarde jamais ma boîte dans les périodes où les attends. […] Deux heures ce matin au café sous la galerie – son nom, l’Artichoke, ne prend pas dans les conversations. Essaie de comprendre Arghezi. Devant l’église un quémandeur agressif apostrophe l’agent de sécurité, il est question de l’Amérique et de l’Europe. L’agent (un vieillard ventripotent, son blouson bleu Cyber-modern Securit) répond par monosyllabes, s’enquille des gorgées d’une bouteille jaune, le bouchon taillé dans une branchette. […] L’après-midi au parc, à m’efforcer d’appendre à J. à faire du vélo. Sa sœur a laissé tomber. Les enfants du quartier ramassent les branches tombées après la tempête, bâtissent des cabanes où les parents ne peuvent entrer. Ce début d’autonomie civilisationnelle aussitôt de susciter les dérives : ainsi ce petit garçon, devant moi, qui saute à pieds joints sur son pistolet en plastique, pris de folie, dans l’indifférence générale des mères, qui vapotent là-bas sur leur instagram. »

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