Journal d'Anton B.

Mercredi 1er octobre 2025, dans la nuit

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 1er octobre 2025:

« Photos, hier, de mon père faisant griller des châtaignes de la forêt de Marly dans la petite poêle, accroupi dans le jardin. […] Cauchemar d’Elsa, très violent. La réveille en saccade. En m’en parlant, au matin, la voix encore agitée. […] Reçu beau texte de Bardeligne, « Pousse-berge ». Impressionné. En ai lu samedi quelques vers à Ch., qui ne se cache pas d’aimer la poésie narrative. […] Ramassé, hier, près des barbelés de la base, deux pommes de conifère – ? : rondes, avec des aspérités, de la taille d’un boulard ou à peine plus grosses. Des bogues de marronnier dont la chair serait partie ? suggère E. mais n’ai jamais rien vu de tel. Les montre aux enfants. Mais ces derniers sont rentrés hier à pied depuis l’Arc de Triomphe, ont ramassé les marrons, J. en ramène à sa maîtresse pour la leçon de choses et mon histoire, trop incertaine, portant l’ombre de mes énigmatiques tergiversations dans la banlieue nord et, surtout, étayant leur peur, vague sinon, d’un monde inexplicable, n’a pas l’heur de les intéresser. […] La matinée au café sous la galerie d’Humanitas, sans rien à faire de précis, à essayer de lire Arghezi dans le texte ; il fait très froid et m’y trouverai à peu près seul (deux femmes, assez jolies mais le visage fermé, dont une Américaine très apprêtée, parisienne, qui fume nerveusement). La table couverte d’une pellicule de gras, la tasse chaude s’y plope légèrement. A 9h l’odeur, que j’aime tant, du vin éventé, des fonds aigres, de bière renversée quand la Gitane ouvre le local à verre – convoquant, un tri sélectif aussi, non pas tant le souvenir de mes nuits blanches que celui des matinées de vendanges, la fumée bleue (fumul vremi albastru). […] Puis au lycée, en vélo, pour donner mon heure et déjeuner avec les petits. Entre les deux barbelés de l’ambassade nord-coréenne le chat continue de se décomposer ; une publicité a été suspendue – comment ? – pour de l’immobilier de luxe. Au retour, passé prendre la nouvelle roue pour le bulgare, 300 lei, la moitié de ce que j’ai payé pour le vélo entier. Répare le vélo aux jeux d’en bas, un œil sur les enfants ; vite rejoint par E. qui discute avec la mère du petit Radu, un gosse de l’immeuble. Le gardien vient me faire un brin de conversation, j’en comprends à peine le quart : à l’école, avant 89, il a appris le français et le russe mais rien n’en reste ; il s’est battu dimanche avec un clochard qui pissait sur mon vélo ; les Roumains, il le déplore, se gavent de télénovelas mexicaines. Il ressemble, physiquement et dans la voix, à Missiou Hedeyya,, le gardien de la rue Seri, à Mounira ; ce qui le dessert, malheureusement. Moi de hocher la tête. Les enfants, de leur côté, ont pioché dans ma caisse à outils, font planter des clous à leur mère dans un marron – un hérisson, s’exclament. […] Mes parents au téléphone se plaignent de l’âge. La réalité, écrit J. Orsoni, est « ce qui nous interloque, nous méduse ; ou plutôt nous médusons le réel pour vivre sans lui, figeons la réalité dans une stabilité qui lui est étrangère. » […] Au soir, de nouveau, colère de J. M’en vais au moment qu’on se met à table : Clément et Christophe m’attendent au pub de Titulescu, pour causer de la traduction roumaine de Non-conforme. »

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