
Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 28 septembre 2025:
« Raconte, au matin, Caligula à S., en choisissant mes mots. Elle a déjà entendu de nom-là, n’ignore pas qu’il s’agit d’un empereur romain mais continue de le situer, malgré deux mille explications, du vivant de César. Son surnom, ses prétentions artistiques, son pouvoir. Il a demandé la Lune. La Lune ? La petite ouvre des yeux ronds. Sa mère, dans son dos, me fait de grands signes d’arrêter. […] Mail de Maud, qui accuse réception. Me lira cette semaine. Inventé des robots en lego toute la matinée avec les enfants, en agaçant E. qui, elle, nettoie, cuisine, emballe le cadeau de la petite Philomène etc. Voudrais, les prochains jours, me tenir éloigné des pages blanches. […] Érotisme de l’amande. J’y pensais, vendredi, en en volant une dans le bocal de X ; y reviens en écoutant, dans un taxi, la chanteuse à la radio susurrer Amandoi : ‘Tous les deux’ – aucun rapport que l’oreille. L’amande, un organe interne, la nudité indécente, le solide et le liquide (le lait d’amande), la nature séminale, l’indéniable élément féminin et, surtout, la difficulté d’accès au consommable doublée d’une quasi homonymie AMENDE imposant, plus que la pomme ou l’orange, l’idée d’un amour interdit, punissable. S’ajoute le souvenir d’Alcalà-la-Real où pillâmes, avec Jean, des sacs d’amandes fraîches à en chier vert, en lisant des romans photos grivois nullissimes qui, dans la solitude de cette sous-préfecture obstinément franquiste, parmi les saisonniers arabes, rappelaient quelque part l’existence des seins blancs et frais. […] S. et sa mère à l’anniversaire de Philomène. Descends avec J. au parc pour lui apprendre le vélo ; mangeons un covridog sous les arbres, puis des placintas à la terrasse d’un café. Emmène, dans l’après-midi, pour reposer leur mère, les deux petits au Cismigiu : par le métro, qu’ai repris hier pour la première fois depuis des mois, où me suis senti étrangement bien, d’où l’envie du jour. […] La maison de Salvo, à Vierzon, saccagée en son absence. Les vandales ont fait du feu dans le bureau de Josef. […] Me suis coupé les cheveux moi-même, à la tondeuse ; chargé J. d’égaliser la nuque mais à quatre ans il n’a pas le coup de main, je vois bien dehors que les gens me zieutent en oblique et pas moyen de savoir si. […] Au Cismigiu. La terrasse d’un kiosque, un œil sur les mômes, l’autre qui zigzague. Un enfant d’une douzaine d’années, le pull couvert de plâtre et de poils de chat, sert du pop-corn aux rejetons tout endimanchés de la bourgeoisie du centre-ville ; tire comme un pompier sur sa cigarette électrique mais sa sœur, qui tient le bar, lui glisse une malbac de temps en temps. Le visage des gens vous promet toujours quelque chose ; mais suis sensible, depuis quelques heures, à la désertion progressive de leur âme, qui leur fuite de partout, à leur présence-absence, comme les femmes des tableaux, comme les femmes d’ailleurs, après vingt ans, là mais pas là. J’aime pas le pop-corn ; un type là-bas vend du maïs grillé mais je ne trouve dans mes poches qu’un billet de cinq lei. Derrière moi, un vieux vide son pichet de rosé depuis bien avant la fondation de la ville mais voilà que téléphone : son cousin, en France, en visio, la grosse tête, aussi soul que lui. Et tous deux de remercier le Seigneur interminablement. Rentrons par le tram, puis le bus, les enfants épuisés. La traversée de la gare du Nord où se constitue, dès 19h, la faune de la nuit les intimide beaucoup. »
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