Journal d'Anton B.

Vendredi 19 septembre 2025, 22h05

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 19 septembre 2025:

« Amené seul les petits, en bus – les ai levés, les pauvres, avant sept heures. Devant la boulangerie, un fleuriste ambulant jette haut un de ses bouquets tout proprement enveloppés de papier dentelle pour chasser, crois comprendre, un pigeon là-haut sur le fil téléphonique, qui lui a chié dessus. Traversons Kiseleff à pour attraper le 203 aux Aviateurs. Qui sont-ils, d’ailleurs, ceux-là dont la statue s’élance dans le ciel sur la pointe des pieds ? Des explorateurs du ciel, mes enfants, qui y ont trouvé la mort. Réponse qui les stupéfie. […] Monsieur N., l’air inquiet, m’attrape dans un couloir : une affaire technique que suis un moment à écouter sans comprendre, avant de le remettre. Rien d’important, d’ailleurs je ne trouve rien à répondre. Ai toujours suspecté ces gars-là, les types consciencieux, responsables, encravatés avec barrette, de surjouer ; que cette ride-là qui soudain lui barre le front relève de leur ordre de mission. Un peu ridicule mais le pire serait, au contraire, qu’on réalise qu’ils s’en foutent ; l’édifice tout entier s’écroulerait. Cependant, s’ils accordaient vraiment de l’importance à ces points-là, comment ne les mépriserais pas ? Le respect que l’autorité peut encore quelquefois m’inspirer tient à cet intervalle : savoir qu’ils s’en foutent mais apprécier leurs efforts pour n’en rien laisser paraître. Ce bon vieux Georges L., mon mentor et modèle. […] Des prises de bec, du matin au soir : dans le bus, tellement serré qu’incapable de me tourner pour répondre ; dans la rue, où la masse des employés rentrant chez eux m’oblige à couper par un trottoir, ce qu’un mec me reproche. N’ai pas la langue assez fluide pour leur répondre – en français non plus n’aurais rien trouvé. Jamais là où faut, jamais habillé normal, le corps qui dépasse partout etc. Fortifie en moi des sentiments pas notables ici. Le genre de type dont les journaux, au USA, finissent par afficher la bobine en pleine page, avec le décompte des morts et des blessés. […] Soirée littéraire à Kyralina : cinq poétesses. On enregistre pour Radio Roumanie Internationale, d’où salle comble. La journaliste commence très mal : Quelle différence, en littérature, entre les hommes et les femmes, patati patata ; mais les réponses prudentes, brillantes parfois. Se distingue, à dire le vrai, Paloma H. H., que venais voir parce qu’elle avait publié avec BJ. Recycle, visiblement, des éléments de langage de longue date mais il y a beaucoup à prendre (non pas écrire sur, mais écrire depuis etc.) Une Tunisienne raconte la Mer des Ivrognes, à Bizerte ; la langue fourche : le tragisme. Les poupées aux yeux d’huître. Mais la foule m’oppresse, à peine ont fini que m’enfuis. En vélo dans la rue du vendredi soir, la fêtes, les femmes qui rient – monde qui me fut toujours étranger, que regarde avec amertume. De tête connue aucune. D’humeur à rien. A la maison à 21h30, où E. m’a gardé de la soupe. »

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