Journal d'Anton B.

Dimanche 14 septembre 2025, 19h39

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 14 septembre 2025:

« Parmi toutes les listes que me suis juré de dresser avant la fin (les femmes que j’ai eues, les villes où j’ai dormi dans la rue, les trésors qu’ai enterrés ci et là etc.), la lecture d’un passage de C. Petrescu me pousse – il est une heure du matin – à consigner ici les fois où j’ai volé. La première, c’était en Allemagne, à Coblence : je montais en stop de Paris, la nuit sous un porche et puis, au matin, une boulangerie ouverte, j’entre mais personne ; je tendis la main sous la vitrine, attrapai un pain au lait que, pourtant, j’avais de quoi payer, puis fuite lamentable. La deuxième, à Versailles, un mauvais roman de SF chez un libraire d’occasion dans une des rues parallèles à la rue des Chantier. La troisième, à Grenade, une tablette de milka dans une supérette mais bêtement, sous l’œil de la caméra, me fais serrer à la caisse, Ultima vez, entiendes, ultima vez. Il me semble, plus jeune, que Timothée et moi avions subtilisé une petite voiture rouge, très sport, chez un garçon de notre âge mais n’en suis pas sûr. Ne sais où classer le premier volume de l’Histoire de la guerre sous-marine (1914-1918) par un amiral allemand, piqué dans la bibliothèque de La Bruyère, que vingt trois ans plus tard je ne désespère pas de rendre. […] La matinée au café mais il est trop tôt, tout est fermé : une course cycliste passe dans le centre-ville, semi-pros puis amateurs (le ventre, les quatre gourdes), quelques femmes en queue de peloton mais de spectateurs aucun, d’où l’étrange. Me rabats sur le très – trop– élégant Mita Bicicleta, où l’on ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée de ce type tout seul, en terrasse, qui étale ses papiers en se contentant de faire recharger sa tasse de noir. Un flic barre la rue à cause de la course mais il semble que la ville entière dispose d’un passe-droit ; une fois seulement ne le verrai écarter servilement la barrière, pour une vieille dame en Yaris, sûre d’elle pourtant, qui le fait appeler son supérieur, en vain. La serveuse me relance toutes les vingt minutes. Le voisin s’est pris un œuf à la coque, avec des mouillettes toastées ; la femme à ma droite, en tailleur à damier, poursuit dans son moleskine à grandes lignes une liste interminable mais n’ose me pencher davantage, on ne saura pas de quoi. A 11h, le Livre de la Jungle au théâtre de marionnettes, avec E. et les enfants. Chef d’œuvre légèrement infléchi au profit d’une morale à la mode, ‘Nous sommes tous les enfants de Mère Nature‘, et Mère Nature elle-même, à la fin, écartant les bras. Déjeunons à l’italien en face – à l’heure française, c’est-à-dire que sommes les seuls à manger. […] L’après-midi chez les B., pour aider au montage des meubles. L’appartement est charmant, mais les grands miroirs Napoléon III posent des problèmes logistiques, il faudra faire poser des crochets. Rencontre I., un ami de T., de l’institut, médiéviste et doté d’une solide culture échiquéenne ; à lui de m’expliquer le pourquoi de cette future station Tokyo, sur le plateau de Baneasa : c’est sur l’argent japonais que se construit le métro. J. me raccompagne à pied jusqu’à chez moi, lui fais visiter le modeste appartement 23, que ne parvenons pas à quitter. Il se montre moins sévère que moi. »

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