Journal d'Anton B.

Vendredi 12 septembre 2025, 21h49

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 12 septembre 2025:

« Temps incertain : la pluie, le ciel bas mais à peine ai-je passé une veste que la trempe de sueur. La cycle des saisons hésite, examine la possibilité de repartir en arrière. A cette perturbation répond celle des cœurs : ce type au rouge, en 4×4, qui me klaxonne l’air fâché au moment que passe en vélo avec les enfants ; puis ce fils de pute en scooter qui me grille le feu devant l’arc de triomphe, sous les yeux du flic de service, et c’est moi que le flic engueule ( »Faites attention à vos enfants. ») Ne trouve pas mes mots, l’envoie chier d’un geste. L’agacement m’en restera jusqu’à dix heures. […] Air sauvage sur le plateau de B. Un faisan au carrefour de l’ambassade US (dont le drapeau de nouveau en berne : Kirk?). Les souches retournées de la grande tempête, les fils arrachés traversent la route. Les gendarmes, dans le bois de l’académie, ont allumé des feux. J’erre dans les couloirs, en nage, fatigué, de la terre sur les vêtements, comme rentrant de la chasse. N’ai pas retrouvé ma voix ; et Alexandra, trésor des vieilles expressions roumaines, de me demander si j’ai vu le Loup. […] Avec Fl., dans la salle du haut, jouons aux échecs. Il a roulé sa bosse, lui aussi ; il raconte le Petit Bar, à Abidjan, et – un coup d’œil à sa femme pour demander l’autorisation – les subterfuges des filles pour gagner leur billet. […] Réunion des parents de CE1 ; moi qui m’y colle. La maîtresse (Ilinca, de Rennes) nous fait asseoir à la place de nos enfants. C’est la première fois, suis intimidé ; la chaise est toute petite, le tiroir me cogne les genoux. Pas sans émotion. Sur le mur, affichages nombreux ; un calendrier commence à la fondation du lycée français, en 1920, puis signale au petit bonheur quelques singularités du siècle : la rupture du barrage de Malpasset, la mort du sculpteur César et celle de Claude François ; la révolution roumaine et l’entrée du pays dans l’Europe sont les seules concessions faites à l’Histoire, du reste rien. En 1987 la case reste vide. La maîtresse parle les trois langues, très sûre d’elle ; porte un collier de grosses perles rouges, genre corail. Ce sont, bien sûr, les modalités du voyage à Buzau qui intéresse tout le monde. Elle projette les consignes mais nous les enverra par mail. La femme devant moi, malgré ça, photographie tous les tableaux. […] Rentré seul en vélo, avec les petits. Goûter au parc. Suis mal en point, la toux reprend, la vue qui baisse. Le pays pas mieux : les fouilleurs de poubelle de plus en plus nombreux ; de plus en plus nombreux, aussi, les vagabonds allant par deux et s’exprimant en russe. […] Ai dit de XX, devant Alexandra, qu’il était con. Ce n’est pas vrai. Ne sais ce qui alluma chez moi cette crise de colère bête contre un type qui, après tout, dans son domaine, fait ce qu’il peut. Cette vie ne m’aura pas poussé à la grandeur d’âme. Croise mon regard dans le miroir des chiottes : un fonctionnaire au col moite, aux marottes imbéciles (ne pas prendre du dessert au self et un seul pain / conserver les cartouches de stylo vides / allumer le PC toujours celui de droite pour lire, dans l’ordre, Le Monde, Ouest-France et l’éphéméride de Wikipedia), incapable de s’imputer la responsabilité de son naufrage. »

Laisser un commentaire