Journal d'Anton B.

Mercredi 10 septembre 2025, 19h19

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 10 septembre 2025:

« Sors en même temps que les petits : rendez-vous à 8h au métro 1er Mai. Le type m’attend devant Hussein-Shawarma : un vieux, le genre paysan en bleu de travail, presque parfaitement chauve, qui m’emmène à deux rues de là, chez lui, où est le vélo. Petite maison avec potager méticuleux, vigne quasi sauvage, roses mortes au rosier ; dans la cour des empilements de bassines de fer, de portes de fonte pour les poêles, de débris variés, regroupés par forme et par matière – on y sent aussitôt, derrière le pratique, un goût esthétique peu désireux de transiger, qui ne s’avouerait jamais comme tel mais quand par malheur je déplace une de ces bassines, il la remet exactement entre les deux, où elle était. Il s’attendait, et ne parviendrai pas à lui faire dire pourquoi, à un ‘homme de couleur’ ; aussi a-t-il hésité à me reconnaître, tout-à l’heure, au métro. Il me cueille une grappe, me la rince dans un bol noir ; me demande si je travaille pour Jean Monnet (?). Le vélo dont nous avions convenu ne marche pas, c’est une sorte de dérailleur interne, le système déconne ; mais un autre, dans l’atelier, a retenu mon attention. Nous nous entendons sur 500. Le temps est gris et lourd, sommes vite en nage. Dans l’effort collectif pour bricoler le dérailleur high-tech, par mégarde ai touché la tête trempée du gars. […] La matinée dans la cour, à Anna-de-N. Travaille dans la vibration de la foreuse, assiste avec curiosité aux changements d’arbres – s’y collent des ouvriers plus âgés que les autres, aux gestes lents qui semblent une provocation au milieu de la fourmilière fébrile, et qu’on autorise de fumer malgré les panneaux. Le temps a fraîchi, avant midi tourne automnal, pluie légère. Les tilleuls empoissent les tables, bientôt les bras. Croisé personne. […] Incursion de drones russes en Pologne, cette nuit : concertée, semble-t-il. Les Polonais, cette fois, ont tiré, un Awacs italien et les F-35 hollandais. Les aéroports fermés. Dégâts sur des maison. […] Passe à l’atelier de Baneasa pour des pneus neufs. Le vieux déjeunait, le fan d’Anquetil, il descend dare-dare –  »Il n’y a pas de retraite qui vaille pour les Roumains. » Un tour dans le petit cimetière le temps qu’il finisse : tombes blanchies à la chaux, photographies en médaillon, tant serrées entre elles qu’on a peine à se frayer un chemin. Certaines sont vides, les gens ont fait graver leur date de naissance, toute la famille mais aucun n’y est encore passé. De nombreux aviateurs, signalés par une pale d’hélice aux couleurs du pays, taille réelle. Un couple de français, les Dufour, morts dans les années 30. Deux gitans à chapeau de feutre veillent un carré de terre fraîche ; plantée dans un if, au dessus des arrosoirs, une faucille au manche entouré de masques Covid. En sors avec, comme souvent, le désir d’embrasser la première venue, de rendre précieuses les secondes que dépense si inconséquemment. Mais personne ne passe. »

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