Journal d'Anton B.

Samedi 6 septembre 2025, 20h34

Frustra ferro diverbere umbras. Extrait du Journal au 6 septembre 2025:

« La nuit dernière au Londo, que trouve changé. Le serveur qui gagna jadis son chapeau à Grégory au bras de fer a été viré, Greg lui-même me le racontait jeudi : un beau soir il a pété un plomb, tout détruit dans le petit café. Le remplace un grand chauve qui marmonne tout seul en français des paroles de chansons. Les murs nus où étaient les étagères renversées, les affiches etc. Les tarifs désormais affichés en gros au dessus du bar – la bière dans le chambardement a pris trois lei. […] Au Londo. M’y retrouve seul. A la table d’à côté deux types développent dans un anglais berlitz leur conception de la sexualité qui consisterait, de ce que comprends, en une sorte de contrat de consentement mutuel. Des gens très bien, d’accord sur tout. Entends rarement autre chose dans cette langue qui fut jadis celle des extases, de la mise en danger de soi, des Portes du Paradis ; désormais le sabir des bonnes intentions, des chics types et des filles qui jamais le premier soir. A la maison à deux heures. […] Le monopole de la vérité que prétend exercer le numérique finira par nous réconcilier avec les anciennes sources d’illusion : de nouveau les reflets, les échos, le faux du mécanique, des fontaines et des feux. Les prisonniers de la Caverne n’ont pas choisi, pour augmenter la part de vrai dans leur vie, de se rapprocher de la surface ; mais de creuser d’autres cavernes plus profondes encore, de les peupler, d’y faire défiler des fétiches, pour être eux-mêmes la surface de quelque chose. En un mot : la Caverne, au moins, était analogique. […] A l’institut français ce matin. Il y a foule : les inscriptions à la bibliothèque. Ils ont ouvert les portes vitrées, peux faire quelques pas sur la terrasse. Croisé Elizabeth B., Clément S. Remarque, en passant, que le Bureau National de Ressources Géologiques, dont la petite porte taguée donne sur le boulevard Dacia, s’est vu ajouter un génitif : Et du Stockage Carbone Souterrain. Le 381 pour rentrer. Observe, là où l’attendons, des fonds de bouteille découpés, remplis d’eau trouble ; dedans des pommes de terre flétries, fendillées, mais en fait des pierres. Un moment à me demander pourquoi tremper des pierres, quelle sorcellerie, quelle Ars Magna. Le bus arrive, s’amorce la pénible remontée des évidences. Les pierres lestaient les gamelles d’eau, pour les chats. Con que suis. […] Sieste écrasante. Le reste de la journée en restera tout nimbé, les mains molles, jamais le mot exact. Voudrais acheter un vélo sur internet mais n’ai jamais rien acheté sur internet, je pige rien, je panique. Sors les petits, péniblement, vers 17h, pour lire dans le parc. Aurions volontiers dîné dans un des camions qui se sont installés sur la chaussée K. mais la foule, la musique tonitruante, les queues : renonçons. Les enfants en pleurs. Errance hagarde dans le parc. Désagréable. Mangerons à la maison, ce qu’on trouve. Leur passerons, pour les consoler, un Inspecteur Gadget. »

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