
Points de bascule. Extrait du Journal au 3 juillet 2025:
« Des verres, hier soir, au Zadar. Des têtes connues, soirée plaisante. Dois trois cigarettes à Samy. A la maison à deux heures. Ce soir, de nouveau, au pub de Titulescu, pour le retour de Christophe, le départ de S. Rencontrerai sa compagne, Jeanne. […] La journée sur le plateau, en communications diverses. Sur scène ça laboure l’air, le projo chauffe, et la moisson bien maigre : une heure blanche sur la pause méridienne, la littératie médiatique. Le directeur place le mot érection. Le fond de l’affaire : il y aurait un homme moderne avec des besoins nouveaux, d’où la nécessité d’innover à tout prix. Soit ; mais les illustrations projetées, tablées d’étudiant souriant devant leur ordinateur personnel, ressemblent fort à la vision que se faisait de l’an 2000 la génération de 1960. Les visuels sont générés par l’IA, les textes aussi sans doute – la version gratuite de ChatGPT abuse des majuscules sur les noms. C’est la machine qui se rit de nous. Tout ça finira en charte de bonne pratique, en séminaire co-formatif avec remerciements interminables, badges etc. Puis, dans une petite salle, une tâche absurde mais demandée par une femme qui, la veille, m’a touché – m’a fait la bise, littéralement. Toutes les femmes venant coller leur joue contre la mienne sont des Caroline Oudjani attendant le 171 rue de Vergennes, en 2003 ; et me trouve sans réelle défense. Mais Laurent, merci à lui, s’enflamme, fait diversion. M’échappe discrètement à partir de 11h, sèche jusqu’à 15h, courageusement retrait dans le petit bureau de la bibliothèque, où personne ne viendra plus. […] Pour la première fois un ministre rom entre au gouvernement. […] Hier, pour la préparation du 4-Juillet, l’ambassade US fait tourner des F-18 au dessus du plateau puis une patrouille acrobatique puis des black-hawks. Les fumigènes d’exercice, brun-jaune. Couleur fascistoïde. […] Abus, dans la langue la plus morte qui soit, la langue des renoncements à tout, des adverbes absolu-ment, idéale-ment, parfaite-ment, sémantiquement à peine au dessus de la ponctuation: pointes de la grande pensée réduites à l’état de bibelot, ses têtes coupées qu’on promène dans les allées du marché au poisson. Plus lucide peut-être qu’on croirait, l’accent managérial appuie involontairement la dernière syllabe, invite à les prendre pour ce qu’ils sont : des négations de leur sens premier, le mensonge d’un idéal, d’un absolu. Et moi, même au dernier rang de la salle, l’endormissement de plus en plus mal contrecarré par les fantasmes violents ou sexuels, il n’y a aucune léthargie dont ne me réveille le résidu d’électricité contenu dans ces à-peine-mots-là. […] En Lettonie demain. Pas sans effroi qu’arrête le Journal. Faudrait me clarifier à moi-même cet effroi. La matière de nouveau imposée, subie. Le récit des autres, plus cohérent, moralement plus discerné, à nouveau l’emportant sur le mien. De la cornée la calcification rapide : êtres et formes reculant dans le brouillard, fini les morsures de papillons, l’odeur des prunes écrasées sur le goudron, et l’énigme de vivre jamais élucidée. Ma présence aux choses de nouveau compromise. Mais dois admettre que, 519 pages plus tard, le rapport entre le jour et sa trace écrite a fini par s’inverser : le premier n’étant plus vécu que comme le prolongement du second, excroissance spectaculaire mais dont on finira, par simple bon goût, par se passer. De me taire un peu rétablira l’ordre. »
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