Journal d'Anton B.

Vendredi 27 juin 2025, 20h56

Points de bascule. Extrait du Journal au 27 juin 2025:

« Moment plein d’intérêt de la vie de J. : il fait des mots. Quoique il sache maintenant à peu près lire (par ex. les bruits dans les bédés mais parfois plus compliqué comme hier, dans Asterix : ‘A la garde !’), il ne lui est pas venu à l’idée d’utiliser lui-même l’alphabet pour fixer les sons. Ce qui lui plaît, c’est la combinaison des formes. On ne peut pas ne pas trouver une force aux assemblages de lettres que, le sentant, le petit garçon dispose au milieu de la feuille, proprement, comme le centre d’un monde : le mot platonicien, c’est vrai, la pure trace graphique, débarrassée de l’impératif de dire. Stade de l’écriture-magie, de l’écriture-privilège de la caste des prêtres, que je connus moi-même mais dont je ne me souviens pas que sa grande sœur l’ait traversé. J. est écrivain, il dit, comme Papa. Note ici quelques-unes de ses trouvailles, toujours en capitales : UTMÉEI, LIUKÉFX, TIVLEF (le V un U comme les Romains, il explique), ULKÊF, UDEMALI. Des titres pour des nouvelles de Borges. […] Le Journal : pas un compte-rendu des lectures, pas le journal des grands projets mais, au contraire, un journal du petit, du dérisoire, un temple pour les dieux mineurs qui s’incarnent dans un couple de papillons, dans un clochard éclatant de rire, dans un rouleau de PQ qu’il faut sortir, avec les doigts, de la cuvette des WC. Travailler la pâte de l’ennui. Séduire personne. Pas un journal intime non plus : d’intimité il n’est jamais question ici. S’y s’enregistrent, et c’est tout, les presque riens de l’expérience de vivre, comme la pluie d’été dans les cernes des arbres. […] Message de Rosine, qui répond à la photo des petits. […] La matinée au café près de la librairie Humanitas, à lire S.W. La table d’à côté, deux hommes interrogent une jeune femme – hongroise, je crois- sur les gypsies – (‘They have their own cemetaries.’) Un facteur passe, repère quelque chose dans les buissons, en ressort avec un petit canard en plastique rouge, un jouet de bain. Le nettoie longuement – le plume, qu’on dirait ; puis le fourre dans sa musette, sous les liasses de courrier, un œil autour pour vérifier si on ne l’a pas vu. […] Relis mon lapsus calami : infime à la place d’infini. Paronomase toujours invite au sens. L’infini dans l’infime. Par l’infime l’immense. […] Déjeune avec E. plus haut sur la calea, mais trop gras et ne me sens plus de faire l’aller-retour à l’école des petits en vélo, E. me commande un taxi. Conversation, de là, avec le chauffeur, un Iranien : il veut faire venir sa copine en Roumanie puis, plus tard, vivre au Brésil. Son père l’appelle, je comprends qu’on parle de droit d’asile, d’asile politique, d’un avocat spécialisé et coûteux (800 euros). Lui souhaite bonne chance en descendant. […] Allongé dans la chambrette du clapier à lapin, sous ma fenêtre le feu de Banu Manta, à suer dans la literie comme un agonisant. A bientôt 40 ans ma vie n’a pas atteint son point d’équilibre, le seuil où les aspirations de l’esprit se trouvent toutes répondues. Toujours la fuite en avant : le corps brûle en pure perte, l’âme s’y diminue sans compensation claire. Mes parents, au même âge, vivaient déjà leur vie définitive – ou du moins avaient-ils bâti le cadre de toutes les illuminations qui leur restaient à connaître. »

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