
Points de bascule. Extrait du Journal au 19 juin 2025:
« Donné une heure ce matin. Puis, jusqu’à 15h20, attablé sous les arbres, à relire mes petites affaires dans une paix relative, mais satisfaisante. La visioconférence de 10h déplacée à 14h ; y passerai la tête vers 15h, par curiosité bête mais la voix des uns et des autres, leur sérieux à l’épreuve des balles me douche aussitôt. Joué aux échecs avec Mathieu C., qui débute – retrouvé, pour un bref moment, le plaisir d’expliquer quelque chose à quelqu’un sans l’intellectualiser inutilement. […] Donner un nom à leur visage au moment qu’ils comprennent que la porte est fermée, l’escalier roulant immobile, l’ampoule morte. Le basculement de masses immenses à quelques centimètres sous la surface des gens ne produira qu’un léger trouble mais, comprend-on, par une confusion terrible, pris dans le piège des reflets, les voilà qui se demandent si cette mort-là n’est pas la leur – une seconde, pas assez pour laisser d’autre trace qu’un grand chevron Citroën à l’endroit où les Indiens placent le troisième œil. […] Sonja, la stagiaire d’Elsa, déjeune à la table d’à côté. En russe, m’apprend-elle, l’écureuil est la vache de Dieu. […] Pas de nouvelle de MS. Lui ai écrit cette nuit, en violation de tous les principes. Au moment d’écrire ces lignes pas de réponse. Me refuse à interpréter, m’assomme d’images bêtes, sensuelles ou violentes, pour détourner ma pensée des déductions qui s’imposent. […] Le Truman Show recycle ses figurants : celui qui tenait il y a quatre ans le rôle de Mahmoud, l’avocat, joue ce matin un client de la station service – et comme dans le film, c’est un regard qui le trahit. […] Choisi, capricieusement, de fendre le champ de trèfles avec le grand vélo. Une mer bleue. Soulevons des essaims de papillons. Des gens qui attendent le bus sous le soleil de plomb, à dix mètres, pas un pour remarquer notre bonheur. […] Ma mère au téléphone. Elle revient de Toulouse, a croisé les cousins. Elle amène Mamina à l’Europe, pour une IRM. Mamie Hélène, elle, essaie les pantalons ; elle entrera en maison de retraite le 1er juillet, ce que je savais mais sans réaliser vraiment. Ne serai pas là pour cet adieu à toute une vie. Le choix, délibéré, de vivre à l’étranger je ne peux m’empêcher de le voir, ce soir, comme une ingratitude, dont l’ampleur par moment coupe le souffle. Douleur. Le fils prodigue aurait dû rentrer. Douleur encore. Dans les détresses du temps celle-ci l’emporte. »
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