Journal d'Anton B.

Jeudi 29 mai 2025, 23h54

Points de bascule. Extrait du Journal au 29 mai 2025:

« N’ai donné que deux heures hier – la soirée pourtant comme assommé, incapable de rien sinon d’écouter de la musique sur le téléphone d’Elsa ou de jouer aux échecs. On ne saurait plus spectaculairement gaspiller le peu de jours qui nous sont donnés. Quand, enfin, je me ressaisis, quand enfin la foi revient en la grandeur, la beauté, l’heure revient de ramener les petits au lycée, de m’y coller moi-même ; et de nouveau, la grouille lémurienne, la xérox, la vanité des rats en cage. […] Passé au lycée, brièvement. En repars à midi, comme un voleur, Julien me remplace, un kilomètre plein soleil jusqu’à l’arrêt de bus ; mais c’est pour revenir aussitôt, les clefs de la 106 dans ma poche, faut les rendre à E. sans quoi, ce soir, la galère. A P. Victoriei pour 14h, où Romain me guette, sur une borne, depuis pas mal de temps. […] Entendu crier de douleur. Grave ou pas, qu’en sais-je mais ce qui l’emporte, quand je me sonde, c’est la déception : la capacité de cri de l’homme n’est pas à la hauteur de son besoin. Un forçage de la voix, malhabile, qui l’endommage sans impressionner personne, sans soulager de rien ; c’est scier une branche avec une râpe à fromage. L’histoire de la douleur, pourtant, commence avec celle des hommes, il aurait fallu se doter d’organes à sa mesure : que l’évolution sur ce point-là n’ait pas fonctionné signale certainement quelque chose. […] Au Bistrot avec Romain. Son accent toujours très marqué –  »moinsss »,  »vingttt ». Sa vie. La mienne. A vécu, depuis, la bohème en Turquie et au Ghana. Ne veut pas d’enfant, a pris des dispositions définitives. Visite Claudine où elle va : en Bosnie, au Kosovo, au Cap-Vert. Comme il y a cinq ans – sept, corrige-t-il – il me laisse parler, tant que j’en finis par perdre le fil de ma phrase. De l’affaire de Georges il feint de ne rien savoir. J’ai du mal, devant lui, à justifier de ma présence ici, dans les conditions actuelles : une erreur, sans doute ; et quoique il ne dise rien je ne trouve rien à lui objecter. Nous séparons dans la rue. Y repenserai jusqu’au soir. […] Appel de Jean. A rencontré une nana à Douarn, l’a revue à Paris, nuit torride, un bail que. Puis à Tours. Au Serpent-Volant une autre l’interpelle, Chloé, il l’avait dessinée nue il y a dix ans, elle lui reproche sa disparition, un quiproquo comprennent-ils mais maintenant c’est trop tard, elle s’est mariée, une petite fille. Mon vieux copain en sort troublé. Son père, en passant, se plaint que je n’aie jamais remis les pieds à Nouans. Brûlerais de, mais comment soutenir le regard de Catherine. […] Ramassé, hier, 10 lei dans la rue ; et à l’instant un bracelet de perles, que donne à S. […] Sur le téléphone d’Elsa, une série lettone (lettonienne, dit la présentation), diffusée par Arte. Le Dailes, le canal, le théâtre de mes nuits. Pas quarante ans mais déjà fasciné, péniblement, par le passé – me suis interdit, pour cette raison-là, de remonter dans le Journal. Que l’écume continue d’ignorer la vague qu’elle crête. »

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