
Points de bascule. Extrait du Journal au 23 mai 2025:
« Sorti, la nuit dernière, dans un bar à la mode que, ce matin, je ne parviens plus de situer sur une carte mais je me souviens, sur la route, avoir descendu la rue Rosetti, traversé le quartier arménien. Rejoint Sarah et Gr., Victor, sa femme, Mathieu et Antoine, leur ami, dont on m’avait parlé. Bois deux bières en leur compagnie. La serveuse comme toutes les serveuses dans ces bars-là, tête rasée, tatouages indiens, l’indifférence fatiguée de ces cools payés à l’être. A. est joueur d’échecs, discutons. Se marie cet été – sa femme, Lauren, travaille avec moi ; puis mutation à Ankara même si, de son côté, revenir en Chine ne lui aurait pas déplu. Mathieu revient de Belgrade, ce qui justifie sa disparition depuis une semaine. Victor a lu, en roumain qui plus est, le journal de M. Sebastian ; or sommes plusieurs ici dans ce cas et la question du rapport de l’écrivain d’origine juive avec ses amis tous farouchement antisémites nous retient un instant sur la pente des conversations plus légères, les femmes, les fêtes. Les quitte au moment qu’ils s’ébranlent vers un club de jazz. Pédale au hasard dans un quartier de vieilles maisons, d’arbres en fleurs débordant sur les trottoirs, les petites impasses pavées sous un dôme de lilas, quartier où je devrais vivre, en réalité, quelle erreur. La maison vers minuit. […] A sept heures du matin, métronomique, le camion pénitentiaire sirènes hurlantes. S’ils se font braquer un jour, ce ne peut être que sous mes fenêtres, dans le ralentissement du feu rouge. Ne prennent guère de mesure pour l’éviter. […] Les enfants partent tôt, reste désœuvré, me recouche. Aussitôt un de ces rêves de plein jour qui sont aux rêves de nuit ce qu’est la pellicule Kodak au modeste cyanotype, tant précis, presque de l’insolence, que l’intelligence n’ose plus les appréhender comme oraculaires : on m’explique une affaire de mœurs mettant en cause deux cadavres préparés pour la fac de médecine, un avec seulement les nerfs sur les os, l’autre gardant les muscles et les système veineux, qui se seraient accouplés. Suis réveillé par la porte de ma chambre, qu’on pousse doucement, une très vieille femme : mais c’est un rêve aussi. […] A la friperie d’à côté, quatre chemises correctes, une paire de chaussures pas trop usées, une pointure sous ma taille. 170 lei. Mais pas de pantalon, tous du slim. Dépose ça à la maison, repars en vélo. Devant Adesso un accident vient d’avoir lieu : un camion contre un scooter. Le type du scooter est allongé dans l’herbe, l’attroupement se forme, des imbéciles font des panoramiques. […] Des feuilles partout le long de la DN1, dans les rosiers du plateau, j’aperçois le logo de l’hôpital militaire central. En ramasserai une au retour : le dossier médical de Marinela PILAT, au 30 mars 2009, à 71 ans et 5 mois (excès de MCV, MCH, la RDW limite, la PCT nulle mais le plus spectaculaire c’est la carence en trombocite, 27.0 au lieu de 140-440). Plus loin, sans rapport sans doute, un paquet de Kent plein, que collecte également. […] Message cryptique de Julien H. ce matin, en audio : il est désolé pour moi, et papati et patata. L’ironie s’entend très bien. Cherche ce qui a pu motiver une telle compassion ; parce qu’il ne peut pas piffrer les Pieds-noirs je penche pour la mort d’Enrico Macias. Mais Enrico va bien. C’est Sylvain, en réalité, dont le conseil d’hier soir a acté le départ. En suis plus que peiné. Elsa, qui m’en reparle au soir, itou. »
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