Journal d'Anton B.

Jeudi 22 mai 2025, 20h17

Points de bascule. Extrait du Journal au 22 mai 2025:

« Rêve cette nuit : je possède une maison dans la roche mais les portes ne ferment pas. Une petite-fille entre et sort sans me demander mon avis, je ne sais où sont ses parents. Un maçon vient mesurer la présence d’eau dans la roche, je lui demande en arabe s’il y a de l’espoir, il secoue la tête. La scène suivante se passe dans le poste frontière d’un pays lointain, d’entrée pénible. On vérifie mon passeport puis celui de Sylvain ; le troisième larron, une femme inconnue mais dont sommes proches, est ressortissante d’un petit pays balkanique et son document, en cyrillique, couverture grise, les lettres en blanc, pose problème. Le même maçon, mais plus jeune, demande si on nous laisse passer de signaler son arrivée au bourg d’après pour ce matin ou ce soir, mais toujours 10h10. […] Mail M.S. […] Discuté avec Vlad, qui s’occupe de la garderie. Il a mené en France une carrière dans le handball, à Lille puis Avignon puis Martigues, où il a un fils de 16 ans. Puis, dans les toilettes du second, avec David, que croise depuis plusieurs jours sans m’être présenté : il a étudié la philosophie à Paris-I mais les stats aussi, et c’est dans les stats qu’il travaille. […] Le parking Padina en partie fermé : un objet est tombé de l’immeuble en construction, sans faire de dégât, précise le mail. En tire une sorte de joie que j’ai peine à m’expliquer : sans doute qu’une organisation pareille, aux moyens démesurés, puisse ne pas résoudre toute la maladresse humaine laisse-t-il quelque espoir aux maladroits dans mon genre, encore capables à eux seuls d’arrêter, ne serait-ce qu’une heure, de si coûteux programmes. La chute, de si haut, d’une brique ou d’un marteau dans le parking vide n’est pas sans intérêt esthétique – je l’imagine très bien, la nuit, sur la caméra, affolant les détecteurs, les chiens. Le souvenir, enfin, du Calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur joue son rôle, nourri par l’imprécision de l’objet, qu’on remplit aussitôt étymologiquement, qu’on passe en grec : pro-blème et, de là, dans ce terrain vague impacté de cratères, capricieusement dit-on mais je le crois, moi, fermement appelé : l’astro-blème. Rien de satisfaisant cependant. […] J. a frappé un enfant à la récréation ; puis il a nié devant la maîtresse, malgré les témoins. Elle m’en touche trois mots devant lui à la sortie. Le reprenons au soir avec Elsa. A surveiller. […] Ramené les enfants en bus jusqu’au réparateur. Le vieux, dans l’atelier, en français :  »Le vélo est malade ». Lui réponds que je ne suis pas assez riche pour en acheter un autre, ce que ma présence ici contredit spectaculairement. 260 lei. Rentrons par le parc, goûtons au bord de l’eau. Des adolescents s’entraînent aux avirons. Des vieux bronzent en slip. Une jeune fille tombe en vélo, se fait mal – reste longtemps sur le bord de la route, sa copine lui tenant la main – et le monde aussitôt recomposé, arbres et gens, mes propres enfants fascinés, autour de l’accident. […] Ne sais quelle qualité donner à ce temps purement intervallaire. N’ose rien commencer. Il faudrait partir, marcher en montagne, tout plutôt que de se traîner le cul, comme fais. Me couche tard sans raison aucune. Oublie tout. L’inaction, par ailleurs, réveille la passion du tabac. »

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