
Points de bascule. Extrait du Journal au 21 mai 2025:
« La fondation, où je travaille, s’est dotée d’un règlement intérieur qu’on s’efforce de me faire signer. On y proscrit les jeux de hasard, l’ivresse, les grèves orientées contre les intérêts de la fondation, on instaure une règle des trois retards, on y veille à la tenue vestimentaire : menaces qu’on aurait davantage imaginées adressées aux mineurs de fond en 1890, aux bidasses, aux internes de Betharram qu’à la docte assemblée que formons. Assez drôle. Pourra-t-on seulement parler breton, ou cracher ? Penser à en conserver un exemplaire. […] Remarqué, ce matin, dans la haie bordant le terrain de sport, les sapins de Noël tout secs, mal cachés. Ils ne se sont pas emmerdés. […] Bribes de conversation, valant morceaux de vie. Delphine, soudain : »Tu as déjà goûté des pancakes japonais ? » Géraldine n’a jamais séché de cours, pas même triché. Puis Thomas, érudit, m’explique ce qu’on entendait, jadis, par cinéma permanent. […] N’ai pas fait les impôts. Ne me suis pas occupé de mes yeux. N’ai pas cherché d’appartement. N’ai pas réfléchi si je rentrais en France avec la 106 ou bien l’avion ou bien… Deux ans que l’URSSAF du Limousin m’accable de mails comminatoires. La semelle des chaussures a percé, le pied touche le sol mais où ça s’achète des chaussures ? Ne suis pas capable de dire où est ma carte bleue française. Ne suis pas capable de dire si j’ai la sécurité sociale. Gagne bien ma vie, je crois, mais ne peux rien commander sur internet sans qu’E. confirme avec son téléphone, ou ma mère, pas même une place de théâtre, à 38 ans. Etc. […] Répétition pour le 6 : rien n’est prêt. Les acteurs décevants, beaucoup même pas capables de comprendre le quand et l’où. Deux semaines ! Les efforts de certains ne suffisent plus à rattraper le désastre global. En vain que m’énerve. Et A., tout-à-l’heure, qui évoque la possibilité de ne pas être là – lui qui s’était présenté comme un homme d’expérience, des clips à Londres, des stages à Paris, voilà qu’il n’ose même pas me regarder dans les yeux. Trop d’honneur de le citer dans ce Journal, effacerai. Je rentre en bus, énervé, en laisse passer plusieurs, monte au hasard, change au hasard. C’est sur la Piata Victoriei que reviens à moi. Remonte à pied, en fendant cette foule que, finalement, je vois peu, et dont le spectacle console un instant. En arrivant, hurle sur les gosses, qui n’ont rien fait. »
Laisser un commentaire