Journal d'Anton B.

Mardi 20 mai 2025, 21h50

Points de bascule. Extrait du Journal au 20 mai 2025:

« Le rêve : nous revenions à Grenade, Jean et moi. La ville, cette fois, est posée au bord de la mer, un palais escarpé, des ruines. Plus un bus hollandais mais un camion grue, que m’amuse à plier-déplier pour montrer l’ingéniosité du mécanisme mais le garons au milieu d’une place, sans payer, à la fin du rêve on tient pour évident que les flics l’ont embarqué. Ne savons où aller, nous ennuyons un peu. Marchons dans un musée qui expose, dans de petits coffres, des crânes humains décorés de masque en cuivre, de plumes d’aras et d’écorce de liège. Voudrions trouver des filles mais sommes sales, fatigués ; à celles qui passent parlons en anglais. Au musée Jean s’enfonce dans un tunnel, remonte –  »Il n’y a rien. » La poussière, en lui blanchissant les cheveux, l’a vieilli de cinquante ans. […] Établi, après des mois, que nous nous levons bien avant les autres : les lumières de l’immeuble en face toutes éteintes, la douche qui n’a pas eu le temps de chauffer, l’ascenseur toujours à notre étage, où l’ai arrêté hier soir. 7h20 quand j’écris ces lignes : E. et les petits viennent de partir. Le voisin du dessus fait son premier pipi. […] La tension ne se relâche pas sur le plateau ; assisté aujourd’hui, de manière lointaine, à plusieurs explosions. Me suis préparé toute la journée à prendre des coups et à les rendre, encore que ne sois pas concerné moi-même : je n’ai pas moins intrigué que les autres pour défendre mes intérêts. Mais personne n’est venu. […] Spectacle de la vie. Les vigiles du chantier de l’hôpital jouent au foot devant la barrière. Un Iroquois guide la camionnette de la pâtisserie. Devant le poste de garde, à Anna-de-N., de grandes affiches invitent à contacter au moindre doute la Direction Générale Anti-corruption. […] Reçu manuscrit Marine. […] Rencontre Claudine dans un couloir – n’ose l’arrêter, d’abord je ne suis plus sûr de sa tête, ensuite ne me souviens plus de son nom ni si nous nous étions quittés en bons termes. C’est plus tard, devant le poste de garde, que les regards se croisent. C’est bien elle. Elle a continué après le Caire : l’Ukraine, le Cap-vert etc. Elle travaille à l’EFIB, dans le centre-ville, depuis septembre. L’étonnant est que nous ne soyons jamais croisés. Romain, plus étonnant encore, arrive ce soir, justement, pour deux semaines. […] Les nouvelles de Gaza, glaçantes. […]Le voleur fuit, l’eau fuit. D’où vient que l’oreille, s’obstinant malgré les évidences à distinguer les deux, restitue un [o] au second – l’eau fouite, entendront les attentifs. Sans doute que l’idée du perçage vient mouiller la voyelle, lui impose le u long de pertuis, sinon l’o de trou, valant idéogramme. S’y promène certainement, pour raconter la torture de la goutte, le fantôme de fou. La vitesse, la différence sémantique la plus évidente (le voleur est rapide, l’eau lente) dut également jouer son rôle : il fallait qu’une fuite durât plus que l’autre, quitte à la diphtonguer au forcing. La langue, qui s’embarrasse peu de l’étymologie, a acté cette différence par un préfixe : le voleur s’enfuit. […] A la mi-chemin du retour le vélo avale le dérailleur. Foutu. Rebroussons chemin vers l’atelier de Baneasa, où j’arrive au moment que le type fermait. Me changera ça. Rentrons en bus avec les petits – suis en nage, les mains noires de cambouis, les enfants épuisés mais courageux. 19h quand pousse la porte mais E. n’est pas à la maison, a laissé un mot : prendre l’air. Prépare une sorte de potée au chou. Elle revient. Dîner calme. »

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