Journal d'Anton B.

Samedi 17 mai 2025, 23h43

Points de bascule. Extrait du Journal au 17 mai 2025:

« Week-end électoral. Le parlement illuminé aux couleurs nationales. Peu de gendarmes, étonnamment, peut-être la pluie, peut-être que c’est plié d’avance. Le Shop&Go en bas de chez nous ne ferme plus à minuit mais à 22h – un rapport je ne sais pas mais me fais bêtement avoir. […] J. nous surprend, hier, en lisant ses premiers mots : des onomatopées chez les Schtroumpfs. Sa mère, pour lever le doute, lui en soumet d’autres :  »bizarre »,  »madame » et  »Ariol ». Le petit garçon s’en tire très bien. Estomaqués. […] Ai poussé, la nuit dernière, jusqu’au Londo sous la pluie battante. Personne que connaisse. Bois une bière sur la terrasse, tête-à-tête avec Borges sans les tigres. Un groupe venu se réfugier sous l’auvent le temps d’une cigarette engage la conversation puis se désintéresse ; le leader, un moustachu à bonnet de marin, raconte les déboires de sa dernière pièce de théâtre et envisage – pour ce que j’en comprends – une reconversion dans la poésie. Cela ne manquera pas de faire sourire Grégory. […] Seize heures quand me lève enfin de mon bureau. Descendons prendre le goûter au café. Pendant qu’E. commande, cette scène: une vieille Anglaise, habillée en excentrique, s’assoit à la table d’un jeune homme, qui proteste poliment. L’excentrique choisit l’esclandre. Le jeune homme, très élégamment, se retire à la table d’à côté. La surveille du coin de l’œil pendant que les petits avalent leurs éclairs. Son compagnon, qui l’a rejointe, boit bière sur bière et suit notre conversation sans trop de discrétion avec Google Trad. Ils finiront par nous adresser la parole – elle en français, qu’elle parle très bien ; lui dans un anglais grogné. Échange courtois, que prudemment j’abrège. […] Une maison à vendre devant la boucherie : allons voir. Prétexte à explorer les petites rues au pied des barres. Devant un jardin le parfum des seringas ravive le souvenir d’une impression, celle d’un jardin heureux qu’étrangement je ne suis plus sûr de situer : celui de mes parents ou de mes grands-parents, ou sans doute les deux, confondus. Dans une impasse, une baraque en ruine attire mon attention : y a travaillé et vécu, jusqu’à sa mort, Traian Cheloriu. La plaque est presque effacée, elle pend sur ses attaches. Les fenêtres aveuglées au contreplaqué, les grilles du jardin pliées, comme arrachées. Internet m’en apprendra plus : écrivain, universitaire en France, brillante carrière dans les Lettres jusqu’à l’arrivée des communistes. Il travaillera, pour survivre, comme dératiseur pour la municipalité ; une réhabilitation partielle, quelques années avant sa mort à 56 ans, l’autorise d’enseigner l’arithmétique au CM2. Un journal subsiste de ses années de désert, Les Jours et mon Ombre, non traduit. »

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