Journal d'Anton B.

Jeudi 15 mai 2025, 21h48

Points de bascule. Extrait du Journal au 15 mai 2025:

« Le fichier .odt des Atrides, tel que je l’ouvre cette nuit, ne fait plus que 281 pages. Il en proposait 312 hier. Suis incapable de comprendre – en vain que compare les versions avec le logiciel. Certains signes – un nouveau bas de page, une en-tête, des passages en Times – suggèrent un bug. De l’avoir bêtement ouvert sur Word, à Anna-de-N., n’y est sûrement pas pour rien. Un coup terrible, dans le moment que suis le plus fragile. […] Anniversaire de Timothée. Lui enregistrons une vidéo, il me répond dans le foulée. S. a commandé son livre pour la bibliothèque. […] La ville paie des Roms pour tondre les bas-côtés. Leurs femmes les précèdent, repèrent les simples utiles, les fourrent dans des sacs ; elles se retournent quand les surprends. Plus tard, sur la grande friche entre Ikea et Dedeman, une fourgonnette s’est arrêtée, une vieil homme fauche les trèfles, sa femme lie les bottes. […] Sollicité toute la journée. Passé onze heures n’ai plus un gramme d’attention à consacrer à quiconque, réponds machinalement, souris par habitude. Donne deux leçons fantomatiques. Un jeune homme que reçois en entretien porte un sweat de l’AS Saint-Etienne, ‘Allez les Verts’. Un autre a les lèvres et les ongles bleus mais de quoi sont-ce les symptômes déjà ? Le visage de certains, de plus en plus nombreux, a perdu tout relief : l’industrie des crèmes ne leur laisse ni rides ni boutons ; à ceux-là l’avatar que leur génère l’IA ressemble désormais parfaitement. Rentre en vélo mais la roue frotte : la démonte en arrivant dans le petit square en bas de chez moi. Deux heures, peu s’en faut, à réparer la bête, en pestant, les mains noires puis le pantalon, la chemise, sous le regard inquiet des mamans du bloc. Donne aux enfants des pièces en chocolat pour qu’ils se tiennent tranquilles. […] F.M. interroge l’IA sur lui-même. On apprend qu’il se méfie des 207 essence, qu’il arrête le café deux fois par an, février et août, qu’il ne croit pas au crédit social en Chine, qu’il a regardé récemment un prunier dont les fleurs formaient des cœurs. F. s’est toujours curieux de ces gadgets-là mais ce soir le coup est trop fort, le trouble trop grand. Il ne répond pas à nos moqueries. Il se lève assez vite. […] La voiture abandonnée hier matin dans la voie d’accélération de la DN1 n’a pas bougé. On ne pourrait pas davantage emmerder le monde ; mais ce qui l’emporte, c’est le trouble de sentir l’absence absolue d’ordre public, la liberté sans limite : le petit goût d’Amérique qu’a cet Hyundai déglinguée, garée là comme un doigt d’honneur, et qu’aucun klaxon ne conteste. Ou bien une expérience ? »

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