Journal d'Anton B.

Mercredi 14 mai 2025, 22h07

Points de bascule. Extrait du Journal au 14 mai 2025:

« La soirée d’hier avec Sylvain et Christophe, au pub de la rue Antonescu. Nous nous sommes attardés au comptoir, les deux filles nous remplissent nos verres presque automatiquement. Le regard traîne, cette fois, sur les murs : des armes factices, des drapeaux irlandais et, plus étonnant, de petites aquarelles de bateaux de pêche bretons de l’île de Groix. Discutons des problèmes de l’édition, du travail des uns et des autres, dans quelles conditions, avec quels délais – et je me rends bien compte, on me le dit, de la chance que j’ai de travailler avec M.S. mais est-ce que je travaille encore pour elle ? Pas de nouvelles depuis une semaine. De temps en temps un client se rajoute, alpague une serveuse, pas saoul encore ce qui, c’est vrai, lui fait une sorte de morgue, le rend instantanément hostile. Bêtement je le toise, espérant l’esclandre. Mais s’il est saoul ça marche aussi. Rentré bien après minuit. […] Deux coïncidences aujourd’hui. La première : la navette des employés n’est pas passée dans le centre, ils se sont cotisés pour un taxi. Je les entends s’en plaindre, à juste titre ; mais M., dont c’est l’anniversaire, pose sur la table un paquet de navettes à la fleur d’oranger. La deuxième, c’est une bouteille d’eau minérale lettone, une Zaķumuižas, dans le bureau de Cristina J., où j’ai cherché asile – elle m’avait fait promettre de refermer, il y a du matériel cher, et j’ai oublié, bien sûr ; de citer son nom me fait un nœud au ventre. […]  »Tous les Roumains éduqués parlent français. – Bah moi, tu vois, j’ai un voisin prof à la fac, il n’en parle pas un mot. – Oui, c’est exactement ça ! » […] Un type m’arrête au poste de garde : n’ai pas de badge. Conflit, Dieu merci dans une langue que je maîtrise mal, ce qui m’oblige à retenir les coups. Ne puis comprendre qu’on me saoule avec ça – sous de fallacieux arguments sécuritaires, une pointeuse qui ne dit pas son nom. Me manque, ces derniers temps, sous quelque prétexte que ce soit, une prise de bec en français, la dernière, avec L. il y a deux ans, m’avait agréablement défrippé. […] Rentre tard, sans nouvelle de M.S., et écrasé de tâches inutiles. Me suis fourvoyé dans la vie. Cent mails pressants, incompréhensibles ; ne répondrai à rien, Dieu veuille que je sois peu à peu détecté, entouré d’une gangue, viré dans les selles comme un noyau de cerise. Ou bien – le désir ce soir m’en bouillonne dans le sang – remplir le seau d’essence, retrouver la boîte d’allumettes.»

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