
Points de bascule. Extrait du Journal au 9 mai 2025:
« Une infirmière explique quelque chose avec force gestes au planton de l’hôpital, sous mes fenêtres : trop loin pour entendre quoi mais quelle actrice ! Dans le parking tout le monde s’est retourné. Je ne vois que la jambe du garde, qui dépasse de la guérite et bat la mesure, je crois, de l’agacement. […] Voulais avancer mes Atrides mais le corps lâche, m’endors à peine le Journal fini. Dors ma nuit de huit heures. Rêvé d’une grande auberge en bois avec cursives et demi-étages, comme dans les romans de Kawabata, où me perds ; dehors, mais pour les seuls yeux de l’esprit, une grande bête morte se décompose dans une flaque de boue noire – ce que je signale à la patronne de l’auberge mais celle-ci ne me calcule pas. […] Le passage, tous les matins vers 7h05, d’un long bus pénitentiaire, sirène hurlante, sans escorte, dont le virage à gauche, vers le haut de Mihalache, mord sur les trois voies. […] La matinée à mon bureau. Déjeune d’oignon tranché sur du pain au beurre. Une heure à Baneasa, reviens avec les enfants, puis goûtons au café, où leur mère nous rejoint. Aurais voulu les emmener à la manifestation mais ils sont fatigués, S. pleure, j’irai seul. […] Il n’y avait rien dans la cachette de l’arbre. […] Rassemblement pro-européen. Marchons de l’Université à la place de la Victoire, au moins vingt mille types. Sur le Grand Hôtel un portrait géant de Kasparov, invité d’honneur du tournoi de Bucarest mais on ne peut s’empêcher de penser à l’opposant russe en exil ; derrière lui, en un peu moins grand, Usan Bolt nous vend des pastilles de lave-vaisselle. Le soleil se couche, j’essaie de comprendre ce que je fous là c’est-à-dire que je pense à mes grands-parents, à Strasbourg sous les bombes, à l’exode de 40 et comment cette terreur d’enfant, qu’on le veuille ou non, presque cent plus tard me continue dans le ventre, me donne envie d’étreindre les miens. Le regard s’arrête sur les visages de la Roumanie progressiste, pas ceux qu’on croit : les étudiants, à ma grande surprise, ont laissé la place à une population plus âgée, certains visiblement éprouvés par le travail – aperçois, entre autre, un livreur Bolt. Aux couleurs roumaines et européennes s’ajoutent le drapeau de l’Otan, celui de l’Ukraine, le drapeau découpé de 1989 et celui de la maison royale. La foule scande le nom du candidat en difficulté pour le second tour ( »Nicusor ! Nicusor ! »), klaxonnée par les bagnoles qui descendent. Des flics de vingt ans, le Sig Sauer bas sur la cuisse, le groupe sanguin sur l’épaule, presque tous des A. Arrivons sur la place de la Victoire, je supporte vingt minutes de boum-boum avant l’hymne européen. Mais personne ne connaît les paroles, un disque qu’on passe. […] La fin de la soirée au Londo, y croise Grégory et deux de ses amis : un journaliste et un écrivain. Le premier semble important, les passants saluent bas. Le second anglophone mais très disert, fait l’éloge de Maupassant puis de Poil de Carotte ; pour faire bouillir la marmite il travaille dans les machines de pari sportif (boîte anglaise, employés roumains, serveurs à Gibraltar en zone franche mais les clients sont Turcs). A la maison à une heure. Y trouve du riz froid, des brocolis vapeur. Nausée légère. »
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