Journal d'Anton B.

Samedi 10 mai 2025, 23h16

Points de bascule. Extrait du Journal au 10 mai 2025:

« La pluie. J. a un anniversaire, moi qui m’y colle – E., de son côté, s’occupera des impôts. Remonte la DN1 sur vingt kilomètres. C’est une zone de jeux pour enfants dans un centre commercial ; mais J. recule, la musique trop forte, les couleurs, les cris, la Reine des Neiges sur-perruquée sur-maquillée qui gesticule etc. Il se réfugie dans mes jambes, toute une affaire de l’en détacher. Y passons péniblement deux heures, moi à travailler sur une table à l’écart, lui sur le banc sans bouger, spectateur de la joie des autres, s’en étrangeant déjà irrémédiablement – mon fils. Au Carrefour, avant de repartir, j’achète un poulpe entier pour lui redonner le sourire, et de quoi faire des hamburgers. […] La DN1 bordée de réclames géantes, comme dans Brazil. Il faudrait écrire ça. Du monde le vrai rien ne reste que les hérissons écrasés et, tous les cinq kilomètres, un roncier géant dont la vente par lot de 1000 m², c’est un indice, a pris du retard. Car ce capitalisme des bords de route ne convainc pas de sa santé, tant s’en faut ; et je guette avec une curiosité inquiète les signes de l’épuisement du système : les vieilles solitaires derrière leur stand de miel et de petits drapeaux, les Roms obèses racolant au coin du bois, les cyclistes kamikazes, qui se traînent à contresens avec le sourire des illuminés. Les publicités ne proposent pas tant qu’elles supplient ; et leurs couleurs instantanément passées raboutent le siècle d’or de l’IA au temps des filles au 3615, du bon du blanc Dubonnet. Nous sommes le passé de quelque chose, dans le confortable amont du désastre. Tout le temps d’y repenser pendant que les mômes jouent. Autour de moi, des Pakistanaises débarrassent les plateaux de l’Asian Food sous l’œil de la caméra sans dire un mot – elles seraient interdites de se parler pendant le service que ça ne m’étonnerait pas. […] Sur le consulat italien une feuille jaunie indique le tarif des visas. Ça date d’avant 2008: dans la liste des cas particuliers, la Yougoslavie. […] Me retrouve de plus en plus souvent à défendre l’institution contre ses détracteurs et les sceptiques. Aurait-on jamais cru que ce rôle-là m’échût. Ce fut, la première fois, avec Catherine Blin mal guérie de l’anthroposophie ; la dernière, hier, avec le journaliste. Voudrais n’être pas solidaire de ce ministère lointain, des guignols encravatés complétant d’un sabordage à l’autre leur profil Linkedin mais j’en connais mille des honnêtes, des vrais, des sur qui tout repose et sur la pochette desquels on ne pique jamais la médaille. Aussi, un mot, ça part. L’institution elle-même ne m’a jamais considéré que comme un trublion inutile, un qui s’en fout, ce qui est exact ; un pied dans la Maison suffit, quelque éloge que j’aie pu en faire la veille, pour m’y sentir parfaitement intrus. »

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