
Points de bascule. Extrait du Journal au 8 mai 2025:
« Réception à Paris, hier, du nouveau président syrien. […] Depuis quelques jours l’ordinateur d’E. affiche, en fond d’écran, le pont de Ronda, en Andalousie : tel, exactement, qu’en avais gardé l’image moi-même mais il ne m’est pas toujours agréable, maintenant que la vie a durci dans son moule, de me voir rappeler l’âge des possibles. […] Le mot Romexit attrapé dans la salle du haut. C’est S., une jeune collègue, qui commente ingénument son scrolling. […] L’air saturé de pollen. Ça retombe dans l’eau qui tourne grasse, sous le pont une soupe farineuse, au ménisque épais, à boucher les grilles. […] Il y a quatre-vingts ans. Ici l’indifférence. En touche un mot aux enfants. […] Aux célébrations ponctuelles de l’ancien temps on substitue une fête autant permanente que factice, qui impose à l’été bucarestois son battage de panneaux et de murs de sons. Il n’est plus question du cycle ni de l’immense, du grand Dehors, de la mort ni de la naissance qui sont un seul et même moment ; et ces vieilles Lettones, chantant d’autant mieux qu’elles savaient vivre leur dernier Ligo, mimant avec leur bras dans le jour balte de 3h du matin la fumée qui les emporterait seraient aussi déplacées ici qu’un Papou. Fête sans objet, fête de la fête écrivait Philippe M., qu’on ne peut éviter sans fuir ; fête, surtout, qui n’a plus rien d’une cérémonie, qu’on a méticuleusement curetée de l’effroi des fêtes, et que la foule d’adolescents de trente ans qui baguenaudent au bord du lac aborde comme une extension amusante – une expérience immersive – de leur téléphone portable. La logique de l’event l’emporte, la prestation, ses contrats et ses cibles, la jouissance individuelle noyautant la transe collective, dont chacun est sommé de ramener quelque chose (sa photo, son gobelet etc.) ; le tout sagement cantonné aux heures ouvrables, faute de quoi les assureurs se dédisent. […] M’arrête, sur le retour, dans un angle mort du parc Herastrau, au bord de la descente de béton où les services d’entretien brûlent les déchets de coupe. Un homme passe et repasse, septuagénaire, chemise jaune rayée, qu’un instant je crois intrigué par le vélo bulgare. Mais c’est ma présence, en réalité, qui le dérange : d’ordinaire l’endroit est désert. Les petits jouent dans les herbes, tracent des labyrinthes. L’homme revient, je feins de regarder ailleurs, le laisse approcher d’un gros arbre où plonge la main. Il sort une petite boîte bleue, semblable à un boîtier de Ventoline, cachée là. Quelle vieille affaire trouve-t-elle ici son dénouement ? Il disparaît mais quelque chose m’alerte, je ne me précipite pas. Bien m’en prend : il revient déjà sur le chemin, l’air de flâner. Il surveille de loin. La cache, quand enfin je peux la fouiller, est vide. Reviendrai. »
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