Journal d'Anton B.

Jeudi 1er mai 2025, 20h41

Points de bascule. Extrait du Journal au 1er mai 2025:

« S. demande, ingénument, si la petite souris donnera dix lei roumaines ou dix levs bulgares. […] Retrouvé, dans un classeur, les actes notariés : Nina A. a acheté la maison en 2005, quinze mille euros (dont 500 pour le notaire), 125 mètres carrés. Une Anglaise, c’est-à-dire qu’on n’a pas dû faire de cadeau sur le prix. […] Me remembre, d’ailleurs, cette scène glaçante, hier : on montre à S. un dessin du petit Merle, envoyé depuis Riga, critiquant une danse à la mode sur tiktok –  »Sigma boy ». Voilà-t-il pas qu’elle se met à danser. Ce sont ses copines, explique-t-elle, qui lui ont montré comment. Elle n’a pas prononcé le nom du réseau chinois mais suis effaré de ces connections qui se tissent, à notre insu, entre ma petite fille et le monde hostile, la prédation globalisée. […] Les Cahiers fantômes de Jérôme Orsoni, une plongée troublante dans un homme, un monument de l’internet francophone mais il me renvoie, surtout, au goût du concret de mon Journal à moi, à sa basse matérialité. Si tel est le but, alors toute l’immortalité d’Anton B. repose sur ses factures de courses, ses problèmes avec la Peugeot et ses dilemmes de père. Évident, tous comprendront, que de mon vivant j’ai usurpé la qualité d’intellectuel – je n’ai pas su, comme il le dit si bien, penser mes pensées. […] Cet oiseau qui a creusé son nid dans le tronc si dur du vieux pommier, je ne sais pas le nommer – le vieux pommier lui-même, n’ai aucune certitude. L’image arrêterait pourtant le regard de n’importe quel officier russe dans Guerre et Paix, par le retard causé ferait basculer des batailles sans que le lecteur n’y trouvât à redire. Depuis, l’oubli d’un mot a retiré cet oiseau du monde. Pour les guerres de demain serons très ponctuels. […] La journée sans quitter le jardin – j’ai tiré une table sur la terrasse du haut pour travailler. Les veuves en conclave, à notre porte ; J. qui s’est peinturé le visage au feutre pour faire le Peau-Rouge, leur arrache des cris de surprise. Stanka finit par l’enlever avec sa sœur pour leur montrer son potager, les gaver de radis etc. N’ai pas vu le potager mais celui de l’autre voisine, sur lequel ma vue plonge, en donne certainement l’image : un long rectangle parfaitement retourné, hersé finement. La disproportion entre l’immense terrain patiemment travaillé et les trois rangs de poireaux qui l’occupent fait soupçonner une finalité plus esthétique qu’économique – ou bien, et l’idée me plaît davantage, le jardinier se représente lui-même dans son jardin, c’est lui-même qu’il arrache aux ronces ; et son rétrécissement, comme pour mon grand-père, prélude aux diminutions atroces de la tombe. […] Emmené les petits chasser avec leurs arcs dans les champs. Ne tuons rien, nous vengeons sur les ombelles sèches. La lumière s’oblique et se dore, léger vent – le blé palpitant invente un bleu de cuivre, comme le seraient les écailles d’un poisson dans des mythologies insulaires. Vers le sud un grand nuage de pluie en forme de toupie. En rentrant croisons les moutons, guidés par l’âne entravé. Le berger, à la traîne, discute avec un jeune homme en jogging et oreillettes, le fils de nos voisins qui n’a, je crois, jamais quitté le nid. »

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