
Points de bascule. Extrait du Journal au 30 avril 2025:
« Les villages, dans l’Est, au contraire des nôtres, ne revendiquent pas de durer. On a construit vite, avec ce qu’on ramassait : les pierres des champs, des planches de la dernière tempête, de la toile étanche qu’on imagine très bien faite de frusques pressées ensemble, séchées au soleil et enduites de bitume. On a laissé les enfants monter les briques, on a cimenté à quatre grammes ; on n’a pas coupé les solives qui dépassent. Les plaques d’isolant à l’extérieur, calées comme on peut et du seul côté que ça souffle. C’est la plaine des invasions, les générations plus courtes qu’ailleurs, la récolte jamais certain de l’atteindre; on garde enterrées des conserves de chou rance, des timbres de l’US Mail et des thalers de Marie-Thérèse, pour racheter les bêtes à ceux qui les réquisitionnent. Alors, pensez-vous, creuser des fondations… Au fond du jardin, réserve de matériau en même temps qu’avertissement, la maison d’avant, le toit tombé dans les bouteilles de bière, les frênes sortant par les fenêtres. […] La géolocalisation du téléphone d’Elsa nous met, toute la journée, quelque part au Brésil : dans la ville d’Araxa, dont découvrons en même temps l’existence. On ne peut s’empêcher de pensée, par delà la joie poétique, à quelque cataclysme technologique dont, isolés que sommes, ne saurons rien avant demain. […] Elsa a réussi son pain. Le mangeons avec une omelette aux poivrons, faite sur le poêle. Au dessert des crèmes vanille, la marque Zottis, meilleure que celles de Roumanie. Mais du fromage il n’y en a plus. […] Le processus de vieillissement, dont le premier signe fut que de désirer des femmes qui vieillissaient aussi, s’accompagne d’une sorte de mauvaise volonté à les séduire. C’est dommage, on a cassé les codes, on sait tous les trucs. Mais la parade nuptiale, recommencée par habitude, nous fait forcément passer devant un miroir et qu’y vois-je ? Le dragueur relou d’un téléfilm polonais, ses blagues éculées, son tic de retrousser les manches etc. […] Le mercredi à Provadia : l’ambition, cette fois, est d’atteindre les caves creusées dans la falaise par les ermites du XIIème. Engageons la 106 dans des chemins impossibles, à travers les casses, les anciens bunkers de l’armée – un tunnel, en particulier, s’enfonçant comme à Cheyenne Mountain ; mais comblé de pneus et de gravats. Nous résolvons à repasser par la corniche d’avant-hier. A pied sur quelques km, J. sur mes épaules, sous un soleil de plomb. Pour accéder aux grottes, une passerelle métallique rouillée, jetée sur l’abîme, terrifiante, condamnée par des grilles et du barbelé puis rouverte à la cisaille. M’ouvre la main sur le barbelé. Les niches elles-mêmes donnent sur le vide, faisons asseoir les enfants tout au fond pour pique-niquer. Une tombe creusée dans la roche, des croix. Tags divers : des bikers, des satanistes, des instagrameurs. Partout des mégots, des pipas. En bas, dans un angle nouveau, le parc aux chars, les cheminées d’usine. S. perd une dent. Un café, en redescendant, dans Provadia, sous les arbres de l’église ; à l’angle de la place les escaliers s’enfoncent d’un grand abri anti-aérien, reconverti en pissotières puis abandonné, comblé par les feuilles mortes et les palettes brûlées. Appelle Hadrien à chaud, sous le coup de l’excitation. »
Laisser un commentaire