Journal d'Anton B.

Lundi 28 avril 2025, 20h55

Points de bascule. Extrait du Journal au 28 avril 2025:

« Une heure du matin. Avais repéré, la dernière fois, des bouteilles de whisky sous l’escalier. Elles n’y sont plus. A la place, de la vodka fermée, de l’eau pétillante, du gin mais sans préparation mon estomac le rendrait immédiatement. Dans la cuisine une sorte de porto dans une bouteille plastique – n’y touche pas non plus. De toute façon J., en haut, fait un cauchemar, ne peux raisonnablement me saouler. […] Écrit à Maud. N’en peux plus. […] La nuit agitée. Elsa rongée par les tracas : Parmain d’abord, où s’annoncent des travaux, où la voisine réclame l’échange des cabanons de jardin ; puis ses copies qui s’accumulent. A plusieurs reprises elle me réveille, elle a cru entendre quelqu’un en bas, il faut vérifier les enfants. Il ne doit pas être bien loin de l’aube quand parvenons à fermer l’œil. […] Black-out massif en Espagne et au Portugal : ni train ni avion ni réseau ni rien. Le Premier Ministre demande à chacun de rester chez soi. Les journaux timides sur l’explication. […] La matinée à Provadia, où voulons voir la forteresse. Ne reste qu’une corniche nue, très impressionnante c’est vrai, plantée d’un drapeau géant. Sommes seuls. De la chapelle du XIIème rien que des tombes creusées dans la roche, à ras-bord d’eau verte, où pullulent des têtards – la seule qui soit sèche suis tenté de m’y allonger mais Elsa. Pique-niquons au dessus du monde. La ville elle-même remplit une anfractuosité de ce plateau rocheux comme s’il avait fallu, surtout, se protéger du vent. Un égout à ciel ouvert longé de boutiques de lingerie – galanteria. Le Varna-Sofia deux fois par jour. Derrière le Liddle un parc blindé de l’armée bulgare, les tanks rouillant sur la pelouse dans l’ordre où les aurait rangés un gosse. Des moutons traversent les casses automobiles. Descendons boire un café sur la place, sous l’horloge. Les ATM vides, les clochards attablés devant les échiquiers municipaux, les proverbes servis avec les sucrettes du café, roulés si serrés que je les prends, au début, pour des cigarettes chinoises. Sous les bronzes des poètes nationaux une jeunesse en survêtement joue sur son téléphone, siffle les filles et allume sa clope au cul de la dernière. Elsa nerveuse mais moi apaisé, sensible au charme de la petite sous-préfecture, à cette suspension du temps entre deux chapitres du livre d’histoire, une ère post ou pré-quelque chose qu’on ne s’emmerdera pas à nommer. Au moment que quittons la place centrale deux agents de sécurité traversent avec des caisses de billets pour renflouer la tirette de la Poste – nonchalants à l’extrême, font des blagues, s’arrêtent pour saluer tout le monde. Acheté, dans une presse, sur un coup de tête, un Petit Prince en bulgare. Longue conversation avec E. sur ma fascination pour l’Est, qu’elle ne partage pas. Avant de rentrer à N.-R. je pousse la 106 jusqu’au terrain vague où sont les blindés – j’avais repéré le chemin de là-haut. Mais le gardien ne se laisse pas infléchir. […] Sur le monument aux morts la faucille et le marteau : quatre ans qu’habitons de ce côté-ci du Rideau de fer et les seuls qu’aurons vus. »

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