
Points de bascule. Extrait du Journal au 27 avril 2025:
« Continue d’explorer, éhontément, les traces de cette femme que ne rencontrerai jamais – traces ténues, celles de la maison de vacances, pas là que sa vie s’est jouée mais ma curiosité trouve toujours à se nourrir. Aujourd’hui ce sont deux pages dans un carnet oublié entre deux romans américains, dans la bibliothèque du haut ; Nina y rassemble ses arguments contre une certaine Terry, costumière comme elle, qui usurpe son travail. Au bic rouge, retour à la ligne, des biffures puis, détachées, les trouvailles emberlificotées, maladroites où je veux voir une sorte de portrait psychologique de la plaignante : »I deserve a medal for making it happen in the face of all the controversity », »I want Terry to get praise and to feel good about her work but not by dying and purposely usurping me », »I’m not power hungry » etc. […] Ai laissé à Bucarest, insatisfait, le crâne ramené de Mesendorf ; deux jours dans la javel l’ont blanchi mais lui colle une légère odeur de chair, dont j’espérais venir à bout. Le vinaigrerai en rentrant. […] L’ordinateur avertit : le wifi de la maison autorise des normes »plus anciennes » qui pourraient poser problème. Un moment à chercher ce qui m’a plu dans cette fenêtre : c’est l’adjectif inattendu, un brin littéraire, remplaçant le tour habituel ( »Des mises à jour n’ont pas été effectuées depuis X jours »). Je-ne-sais-quoi de mélancolie. Le temps de l’informatique essaie de se greffer au nôtre, c’est-à-dire qu’il renonce à chiffrer cet éloignement, le laisse filer – Windows reconnaissant la fuite des jours. […] Le village plus animé qu’en février. Devant l’épicerie pas mal de voiture, dont une Camaro jaune, l’arrière un peu taqué, qui semble n’étonner personne. Une dispute quelque part, un homme ou bien – on n’entend que lui – un fou. La sorcière danse devant la fontaine, faisons un détour pour l’éviter. […] L’odeur de camphre et de benjoin dans la chambre à coucher, irrespirable, deux jours pourtant que sommes là. Nina a dû forcer sur les fumigations. Impression de m’allonger dans un bordel chinois. Impressionné, aussi, par la quantité de médicaments que retrouve dans la table de nuit : des somnifères de toutes marques mais pas que. Dans une enveloppe, validant mon impression asiatique, des photos d’elle en danseuse de temple, surmaquillée, prises au Cambodge. […] La voisine, Stanka, revient de Varna, où elle gardait ses petits enfants. Très émue de nous revoir. Elle a préparé quelques mots de français, entraîne S. chez elle pour lui montrer ses nains de jardin, le petit chien etc. J’oublie mes trois mots de bulgare, réponds en russe approximatif, qu’elle comprend approximativement sans interrompre pour autant sa démonstration d’affection. Un beau moment ou bien une scène de comédie ou les deux. […] Autour des flaques disparues des auréoles de pollen fluo. […] En m’asseyant à la table de la cuisine, un truc sous les fesses, que l’œil n’avait pas accroché. C’est une empreinte dentaire en plastique transparent. Le fond des molaires noir. N’ai pourtant pas trouvé de cendrier. »
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