
Points de bascule. Extrait du Journal au 22 avril 2025:
« En guise de seuil des meules brisées : quelque changement a lieu ici qu’ils ont voulu irrémédiable. On ne peut s’empêcher de passer la main, ni l’imagination d’y sentir de la chaleur, l’éclatement du blé superposant désormais pour l’homme moderne les images de la fission nucléaire et de ses rayonnements résiduels. Les autres roues, plus innocentes, sont maintenues : les deux rouets vermoulues dans l’entrée, les essieux de charrette, les cadres de broderie disjoints dont personne ne redoute, manifestement, qu’ils ne fassent rebasculer notre civilisation. […] ‘Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.’ La lourdeur de la répétition signale à l’oreille française la singularité de cette demande, dans le Pater la plus résolument orientée vers le simple fil des jours. Tout se passe comme si les assurances d’ordinaire demandées pour le Jugement ne servaient qu’à faire glisser cette modeste revendication des corps: vivre un peu plus. L’allemand, que j’ai sous les yeux, oppose täglich et Heute, le latin quotidianus et hodie ; que nous ayons choisi, nous, d’écarter quotidien suffit à rattacher cette modeste prière à la langue de Rabelais, langue que n’impressionne plus la menace de la damnation, et que la vertu ne nourrit pas. Un Tiens vaut mieux que deux Tu l’auras. […] Ma mère, ce matin, a des vertiges. Ne peut se lever. Attendons avec inquiétude. […] Sur le portrait que Claire Van C. a fait de moi, cette légende : Anton B. is not dead. Pourtant ne crois pas qu’elle lise mon Journal. […] Partons, mon père et moi, vers Crit, à six kilomètres. Dans les bois, sans carte ni boussole. Parvenons, miraculeusement, à ne pas nous tromper de vallée ; les tas d’ordures avertissent que touchons au but. Une adolescente nous sert une bière en terrasse, où j’étais en octobre. E. et les enfants nous rejoignent en voiture. Ma mère, souffrante, a gardé le lit. Sur un mur le visage de Simion, le Le Pen roumain, dont le programme d’expropriation des Roms est donné vainqueur aux prochaines présidentielles. […] Appel de Claire pour cet été. Irons à Limoges, chez eux, c’est plus simple. […] Travaille aux Atrides dans la grange. Les autres sont partis visiter l’église de V., pas loin, mais n’ai pas voulu laisser Maman seule. L’orage résonne dans la vallée, la foudre tombe vers l’est, à trois secondes d’ici. Le courant saute. Le vert des feux de saint-Elme que je trouvais déjà aux arbres, place de la Sorbonne, lors des grands orages de 2010. Les chevaux, libérés, se dispersent dans le village, remplissent l’air de grelots. Qu’y-a-t-il, en dehors de là, qui m’attende sinon la morne théorie des lémures, »Comment ça va – Comme un lundi » dans le grésillement de la Xerox ? Une seconde lucide, un tremblement. Me suis évadé d’un Ehpad. […] Joué, au soir, aux échecs contre S., qui l’emporte. Son petit frère, qui déplaçait les pièces à ma place, se met à pleurer. Leur vérifie les tiques puis les couche. Rejoins mon père, dehors. Une chouette pas loin. La clôture électrique claque régulièrement dans la prairie. »
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