Journal d'Anton B.

Lundi 21 avril 2025, 22h01

Points de bascule. Extrait du Journal au 21 avril 2025:

« Travaille jusqu’à minuit. Deux heures plus tard S. vomit dans son lit. Branle-bas avec E. Vers 6h me lève pour préparer les œufs ; mon père me rejoint. La vallée pleine de brume comme un lac de lait, l’aube qu’on dirait glissée sur le nord, magiquement. Fais un premier café. A 7h J. a mouillé ses draps, souvent le cas dans les lieux inconnus. Branle-bas de nouveau. […] L’innocence qui, dans les années 90, vous faisait ignorer le sens de Pâques et semer gentiment, le lundi ou le dimanche allez savoir, vos lapins Lindt contre la benne des déchets verts ressemble aujourd’hui à une forme de résistance. Entre-temps le religieux a fait son grand retour, impose farouchement ses jeûnes et son récit. C’est, ce matin, une naïveté précieuse que j’entretiens, avec mon père, en planquant les chocolats dans le jardin. Si les petits me demandent, plus tard, le pourquoi de l’affaire, les renverrai à l’encyclopédie. Leur veux ménager des ignorances ciblées. […] La journée dans la grand salle, à refondre des chapitres entiers. Le crayon de M.S. de plus en plus radical, plus bleu mais rouge, m’interpelle par mon prénom. Ai largement passé le seuil du doute. De voir ainsi biffer des pages si péniblement arrachées à la nuit, pendant cinq ans, m’est une douleur que peu comprendront : on ne veut pas de ça, ça dit, on me plie pour que je rompe. Il faut envisager que ce livre n’arrive pas. Solitude sans compensation nette. Pas le lieu de m’étendre, sinon que s’étrangent peu à peu de moi, dans pareil travail, les livres qu’on imprime sous mon nom, que je relis comme ceux d’un autre, que je n’ose jamais défendre devant personne. Il faut envisager, aussi, que d’Anton B. ne restent que ce Journal et son corollaire, le Territoire que Benoît A. me laissa composer librement. […] Vere Papa mortuus est. Le christianisme tout entier tourné vers la réponse aux incrédules, jusqu’à ça. […] Le texte me sort par les yeux, vers 16h je bats le rappel, partons vers les collines. Goûtons au dessus du village, sur un banc heureusement placé au sommet d’un mamelon. Maman et J. redescendent, continuons avec E., mon père et J. dans la forêt. La petite marche remarquablement bien. Les prairies, en contrebas, d’un vert irlandais, bordées d’aubépines et plantées de pommiers. Paysage aux marges nettes, aux lignes franches, comme un cadastre naturel ; le village lui-même très resserré, sans les hameaux épars qu’on voit dans les pays plus sûrs. Les sangliers, qui par chez nous déchaussent effrontément les poteaux, détracent les chemins et font déborder la forêt sur les jardins semblent ici assez rares : ça fouille peu, aucune bauge ; à la place, des empreintes de cerf, des frayures à hauteur d’homme. On passe d’une vallée à l’autre comme un personnage de Hesse. Çà et là quelques coupes fraîches, des paquets de Kent ou de Knight vides, dans les buissons des bouteilles de bière, 2 litres, en plastique. Ramasse, dans un tas d’ordures, deux tasses à la anse brisée. »

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