
Points de bascule. Extrait du Journal au 19 avril 2025:
« Point de bascule dans ce Journal : les équilibres s’y maintiennent, rien ne vient contester l’ordre ; un titre pareil ne fait qu’exorciser mes vagues désirs de chaos – leur donner quelque chose à se mettre sous la dent, leur promettre pour tantôt des inversions spectaculaires qui ne viendront pas. […] La matinée à Herastrau. Derrière la statue de De Gaulle une petite foire, des échoppes de bondieuseries, de bijoux folkloriques, de peinture sur œuf. Le carrousel trop grand effraie soudain mon fils qui change d’avis, veut descendre, embarrasse les placeurs. La musique assourdissante, les haut-parleurs partout : Magic FM et ses hits aussi éloignés que possible des Pâques orthodoxes (Me gusta de vivir in Puerto Rico, Puerto Rico, Puerto Rico etc.). Un agent de sécurité, assommé, s’est endormi dans sa guérite. Des comédiens criards, sur microphone, animent le kiosque central. Déjeunons de pains fourrés, de placinta au potiron. Poussons jusqu’aux Pères de l’Europe. […] Retrouvé mes Atrides : brièvement mais avec assez d’efficacité. […] Aux courses avec Maman avant la fermeture des trois jours. Puis à Otopeni, avec Papa, pour louer la voiture. Dans le taxi la radio : Foreeeever young I wanna live foreeeever young. Le parking est au bord de la DN1, loin au nord, avec un algéco miteux. Pour la caution le type refuse ma carte de débit, qui me sert pourtant depuis des années pour ce type de service. Agacement mutuel. Mon père, heureusement, a ses papiers sur lui. L’auto est une automatique, c’est déplaisant, une hybride, c’est déplaisant, le frein à main n’est qu’un bouton, c’est déplaisant. Je peine à trouver le demi-tour vers la capitale. C’est déplaisant. […] Pong de Maud, encourageant ; mais elle ne faisait que répondre à mon ping de désespoir. […] Les foires : fêtes inquiètes, fêtes en bordure de forêts, fêtes sans avoir ce qu’on fête, ignorance familière aux victimes des sacrifices. Les géants sur échasse, quoique grimés et souriants, participent de l’intranquillité de ce samedi matin. Il y eut un temps, ça dit, où la grandeur de l’homme se trouvait sans cesse contestée, le temps où chaque pas dévoilait plus haut, plus large, plus lourd que la mince gousse de chair qui nous retient l’âme de s’évaporer au grand air. Que, dans la nature-miroir, cette grandeur-là ait parfois revêtu forme humaine n’a rien pour rebuter l’intelligence ; qu’à notre tour nous tentions de la conjurer par la figuration grotesque, non plus. Les enfants ne s’y trompent pas, reculent, se serrent dans nos jambes – et ne leur répondraient, surtout, pour rien au monde. »
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