Journal d'Anton B.

Dimanche 13 avril 2025, 21h16

Points de bascule. Extrait du Journal au 13 avril 2025:

« Levé tôt. Les enfants m’ont fait une tarte aux pommes, écrit des mots de bienvenue. Retrouvailles émues. La sordide auberge de Blanquefort s’éloigne, la cantine du lycée agricole (assez correcte, elle), le café machine et la moquette des bus. Me recouche, dors jusqu’à 11h. E. partie accompagner S. à l’opéra, où un de ses petits camarades fête son anniversaire. Le quartier calme, ils ont fermé les rues à la circulation pour les festivités du week-end. […] Un panneau en français devant le Musée du Paysan :  »Pour Pâques seront fermés la boutique et le cinématographe ». […] Au retour d’E. descendons, avec le petit garçon tout seul, dans les rues rendues aux piétons. Des stands, des jeux, de la musique. Clowns et jongleurs apostrophent un public de citadins aisés, l’homme musclé en salle, casquette de base-ball, tatouage sur la nuque ; la nana son téléphone à la main, la mâchoire tirée par l’acide hyaluronique et les rouleaux auto-massants. La grande avenue bordés de food-truck, où déjeunons. On cherche les différences avec Portland, on le trouve : les vieilles emportant du monastère des palmes ou des couronnes de saules et ce stand étonnant où la Jandarmeria fait essayer ses équipements au passant, où de petits garçons se pressent pour soulever des fusils d’assaut, en laissant dériver le canon sur la foule sous l’œil bienveillant d’un caporal-chef – le chien percute à vide mais j’évite instinctivement de couper leur ligne. […] Offert les cannelés à la voisine ; mais elle a les traits tirés, le teint gris. Elle porte le châle pour les Rameaux […] Un spectacle de rue avec les enfants : la Chèvre et ses Petits. Toujours ému par ce théâtre-là dont l’apparente simplicité – des marionnettes grossières en costume transylvain – n’empêche pas d’aborder les peurs fondamentales, si fermement contestées partout, au premier chef desquelles la Dévoration par le Fauve. Les enfants ne s’y trompent pas, ils écarquillent les yeux, ont lâché le téléphone pour ceux qui en ont déjà. Les adultes aussi, le visage grave, la nuque travaillée de mouvements. Le ventre du Loup s’arrondit, dedans le monde se récrée, aussi agité et bruyant, malgré les  »grandes dents » toutes ses créatures intactes : preuve que la Dévoration n’est qu’un moment du cycle. Car chaque pièce est une cosmologie ; et l’idée que, dans la suite infinie des engloutissements, nous soyons nous-mêmes dans le ventre de quelque chose ne manquera pas de venir à deux-trois. […] Les progrès des enfants en une semaine : fulgurants. J. trace des lettres assez reconnaissables, essaie d’assembler des mots droits. S. a composé une protestation comme quoi nous lui interdisons des choses que nous faisons nous-mêmes. Elle donne comme exemple que nous dressons parfois notre lit dans le canapé. »

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